Chapitre 72 Alexei

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Cela fait trois mois que nous arpentons l'immense forêt polonaise, voilà que nous commençons à peine à nous en échapper. Je ne compte plus les kilomètres que j'ai effectué à pieds, puis sur le dos d'un énorme T-34, nous sommes partis depuis le 1er janvier et avons descendu des centaines de partisans d'Hitler. Toute la troupe a été surprise de voir que tous les nazis n'étaient pas allemands. Nous avons abattu des ukrainiens, des biélorusses, des autrichiens... Assez pour se rendre compte que le nazisme est bien plus qu'une idéologie territoriale.

Le printemps surgit malgré la violence de la guerre, malgré la terre retournée, quelques fleurs réussissent à pousser, ce qui me rappelle que tout n'est pas irréversible. Un nouveau monde après la guerre naîtra et nous permettra de soigner les blessures du corps et du cœur.

Mes yeux se posent sur Eduard, qui a récemment été promu au grade de Colonel, sans effort remarquable. Colonel Vetrograd, un nom rempli de prestiges, ça c'est une certitude. Lorsqu'il m'en a fait part, un sourire radieux sur le visage, j'ai fait tout mon possible pour ne pas m'insurger. Bien que ce sentiment soit très égoïste, je ne comprends pas. Pourquoi n'ai-je pas été promu ? J'ai tout fait pour l'Union Soviétique, tout fait, j'ai accompli une mission périlleuse qui aurait pu me coûter la vie en Allemagne, j'ai toujours envoyé les rapports en date et en heure au QG moscovite, j'ai sacrifié une partie de ma vie a joué un rôle pour rien. Après quoi, ma morale l'a emportée, je n'ai rien dit, ne voulant pas vexer mon ami, réalisant qu'un titre ne définissait en rien ma valeur.

Le nouveau promu, les mains en visière devant son visage guette le moindre mouvement douteux. Je crains de tomber sur la division de Rafe, là, tapie dans les buissons, avec cette volonté de fer qui causera leur perte. Je redoute tellement de le recroiser. Si je dois le recroiser, je devrai le recroiser seul. Pour qu'il ait le privilège de me tuer. Si on tombe face à face accompagnés de nos hommes, nous mourrons tous les deux pour haute trahison envers nos nations respectives.

Fuis, fuis avant que nous rentrons dans Berlin, je prie silencieusement.

Eduard nous ordonne de nous arrêter. Un long silence s'ensuit dans lequel je me demande qu'est-ce qui peut mettre notre jeune officier supérieur dans cet état. Le silence se prolonge. Le visage de mon ami se tord, se décompose. Mon cœur palpite trop fort. Je comprends. Il est trop tard. Je vois une marée noire à des mètres devant nous. L'artillerie allemande.

« Tous aux abris ! Gueule-t-il. »

J'obéis, disparaissant derrière un tronc d'arbre lorsque plusieurs souffles puissants retentissent. Deux secondes après, le sol tremble et retourne la terre sur une dizaine de mètres de haut. Tandis que le tank avance et charge vers les allemands, j'ordonne aux abrités de s'armer, et rester derrière le véhicule blindé. Tous mes sens sont en alerte.

« Nous sommes à quatre kilomètres de la frontière allemande, nous informe Eduard. Leurs armes n'ont pas assez de portée pour nous atteindre. On continue !

– On va se faire buter, je réplique, déséquilibré par la force des obus. Si nous voyons leurs tanks d'ici, il y a forcément des fantassins pas loin ! »

Tous les regards se tournent vers moi, des regards outrés, scandalisés par mes propos. Je fulmine intérieurement, je me sens humilié, et scandalisé moi aussi, voire de trop. Je n'ai pas été habitué à ça. Je n'ai pas été habitué à être dans un troupeau de moutons qui ne réfléchit pas, qui suit le mouvement du chef sans rien dire. Voilà ce qu'il se passe, les autres soldats secouent la tête et suivent Vetrograd, qui se contente d'une œillade noire et déçue.

Condamné à les suivre, je ferme ma bouche, la main scotchée sur ma mitraillette, mes yeux analysent chaque bosquet, chaque arbuste, chaque conifère un peu trop obscur. Les moutons suivent leur berger, et moi j'assure leurs arrières, j'en viens presque à les haïr. Comment est-ce possible de ne pas contester, de se plier, de baisser les yeux pour aller tout droit vers la mort ? Comment est-ce possible d'être ignorants à ce point là ?

Le SociopatheOù les histoires vivent. Découvrez maintenant