Chapitre 63 Alexei

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J'observe sans un mot les agents de la NKVD torturer Friedrich, mon ancien camarade. J'ai très vite compris que quelqu'un s'était introduit dans ma chambre après ma dispute avec Rafe il y a sept jours de ça, et que cette personne s'était fait un plaisir d'aller le divulguer aux plus hauts gradés. Tout s'est déroulé très vite, j'ai vécu une journée entière dans un état léthargique depuis que les bras les plus réconfortants au monde m'ont quitté. Et ce matin même, le jeune homme avec qui je faisais équipe m'a trouvé au bord du fameux lac pour se jeter sur moi. Je me suis transformé en véritable monstre en voyant que ma vie était en danger, je me suis défendu face à lui, malgré la puissance et la pugnacité de ses coups, je me suis rappelé par qui j'ai été entraîné.

C'est ainsi que les recrutés de la police politique russe envoyés par Eduard sont venus, je les ai laissés exécuter ce que mon ancien ami leur a dit. Je ne me suis pas soucié de mon ancien bon sens de la morale, trait de personnalité caractéristique de Klaus Hoffmann. Je dois endosser à nouveau le vrai moi, le Lieutenant-Colonel qui doit rentrer chez lui, qui doit faire souffrir les allemands parce qu'ils m'ont fait souffrir.

« Bandes de salops ! Et toi, s'écrie-t-il à mon attention. Putain de traître ! Tu étais avec eux depuis le début !! »

Je ne réponds rien, un de mes protecteurs lui arrache son dernier ongle, la victime ne trouve plus la force de crier, les grosses gouttes de sueur perlant sur son front parlent pour lui. Je décide de sortir de la pièce, avec une migraine lancinante à cause des cris de l'allemand.

Je me réfugie dans les mots doux que Rafe et moi nous écrivions, quand je n'étais que Klaus. Je ferme les yeux, sentant à nouveau la chaleur de son étreinte, sa respiration erratique après avoir couru pour me retenir. Il me reste deux jours maximum avant de partir à Moscou, mais tout me ramène à Berlin. Malgré la mort qui plane au dessus de ma tête, je ne peux pas m'empêcher de vouloir rester ici. Que le trépas m'emporte, si je dois mourir quelque part, je mourrai en paix à Berlin, là où j'ai appris à me sentir bien, la ville que j'ai appris à considérer comme mienne. La ville de ma liberté conquise.

Le silence pesant me ramène à la réalité, les cris de Friedrich ne sont plus. J'entends seulement les bruits métalliques des instruments de torture contre l'évier, rythmés par le jet d'eau puissant du robinet. C'est fini.

« Lieutenant-Colonel Morozov, l'allemand est mort.

– Vous l'avez tué ?! Je m'insurge en me levant. Vous m'aviez promis que personne ne mourrait !

– Ce n'était pas prévu, me répond le bourreau d'un ton lassé, voire nonchalant. On n'a pas prévu que sa capacité de résistance soit si peu élevée. »

Je ne réponds rien, fatigué. Je finis par me réfugier au lac, profitant de cette douloureuse solitude. Il doit me rester moins de quarante huit heures avant de partir, de laisser cette nation qui m'a tant apporté et tant ruiné. Je mange une portion de céréales, assis sur un rocher couvert de mousses. Les souvenirs m'assaillent, au point que chaque goulée avalée m'acidifie tout le corps.

J'essaie de profiter de cette nostalgie, me disant que ces souvenirs ne resteront pas longtemps. Lorsque je serai parti, mon histoire avec Rafe s'effacera de ma tête, je n'y penserai plus. Peut-être que ma vie en Allemagne ne sera plus qu'un lointain souvenir.

Le soleil se couche déjà, offrant une vue imprenable sur le paysage montagnard, envahi de conifères, j'ai l'impression que le moment où le Major m'y avait amené remonte à des décennies, à une vie qui ne m'a même pas appartenu. Je suis Alexei Morozov, je dois donc me forcer à oublier l'existence passée de Klaus Hoffmann. Je ne sais pas comment faire, alors que chaque fraction de mon corps m'attire à lui, comme une loi scientifique irréfutable.

Le SociopatheOù les histoires vivent. Découvrez maintenant