Une grande réunion prend place dans le grand salon de la base de notre petite division. Nous sommes tous rassemblés en cette date fatidique du 9 novembre 1938. Tout changera à partir de cet instant.
J'étais tellement absorbé par mon but ultime de ne pas me retrouver seul face à Wagner que j'en ai oublié que j'étais son bras-droit, j'en ai oublié les ordres et le fait indéniable que nous allons devoir travailler ensemble, comme une équipe. Lui aussi a cherché à éviter nos rendez-vous dans son bureau, il évite mon regard, réciproquement rongé par la honte d'avoir, de son libre-arbitre posé ses lèvres sur les siennes. J'étouffe ces pensées, déjà propulsé par les souvenirs fiévreux de cette nuit pluvieuse du 29 octobre. Je me concentre sur ce qu'il se dit à ma gauche, les ordres fermes et assurés du Capitaine, qui n'ose aucun regard en ma direction. Il ne veut pas me voir, je dois juste lui rappeler un moment d'égarement qui aurait pu lui coûter sa carrière, voire sa vie.
« Donc, ce soir, quand la Nuit sera notre plus fidèle alliée, nous montrerons à la vermine juive qu'elle n'a aucune chance contre notre toute puissance. Nous devrons rayer les derniers commerces, brûler le plus de synagogues possibles, arrêter chaque juif se trouvant sur notre passage, et les envoyer au camp, précise l'officier. Beaucoup mourront tels les faibles qu'ils sont, mais les plus résistants devront œuvrer au bien-être du Grand Reich Allemand. »
Je n'écoute plus attentivement, j'essaie de ne pas montrer mon dégoût pour ce qu'il va se produire ce soir. C'est tout simplement inhumain, atroce, intelligent, planifier la mort lente de milliers d'individus sans même qu'ils le sachent... Entendre la voix de Wagner si proche de moi, clamer haut et fort la légalité de cet acte barbare, alors que cette même voix suave me chuchoter de me taire sous la pluie... Cette ambivalence entre le bien et le mal me perd.
« Vers 16h30, je reviendrai vers vous. Je formerai les quatuor sur différentes zones. Vous devrez collaborer entre vous, ne vous blessez pas, travaillez en équipe, telle est la clé du succès. Je ferai partie du peu d'officiers qui seront sur la place de Berlin, nous gérons le flux humain dans les différents fourgons vers les camps. Vous avez votre journée, mais rendez-vous ici à 15h50.»
Nous acquiesçons tous sans broncher. La plupart des SS s'en vont, je reste à nouveau statique, comprenant que le Capitaine attend patiemment de se retrouver seul à la base.
Günther me jette un regard moqueur en partant rejoindre Marlène, la salle se vide et je ne sais toujours pas où aller aujourd'hui. Je ne me suis jamais senti aussi seul, en les voyant rejoindre leur famille, partenaires ou amis.
« Tu devrais aller profiter de ta journée avant ce soir. »
Je cache un sursaut face aux premiers mots qu'il m'adresse depuis dix jours. Je mets un moment humiliant à lui répondre, tous les deux l'un à côté de l'autre entre quatre murs désertiques, mon cœur n'a jamais battu aussi vite.
« Je n'ai nulle part où aller, je lui confie en m'osant un regard dans sa direction. »
Nos yeux se croisent un instant, je regrette aussitôt d'avoir prononcé ces mots faisant pitié. Je donnerais tout pour savoir ce à quoi il pense en me sondant de la sorte, je me ratatine sous ses prunelles de feu, me rappelant l'intensité avec laquelle il m'a regardé sous cette pluie folle.
« Moi non plus. »
Je reste surpris face à cette réponse. Lui, le grand et jeune officier n'a personne ni nulle part où aller ? Mille et une questions sillonnent mon esprit, me demandant s'il lui reste de la famille ou quelque chose dans le genre.
« Et votre ami, Franz ? »
Wagner ricane doucement. J'avale avec difficulté face à l'effet destructeur que ce sourire a sur moi. Cela n'a pas lieu d'être. Je suis mort de honte, mais lui, n'a pas l'air mal à l'aise, bien au contraire.
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Le Sociopathe
Fiksi SejarahC'est en 1938 que tout commence, dans une Allemagne nazie déchirée par la haine et glorifiée par une puissance idéologique. Dans ce chaos des esprits se montre Klaus Hoffmann, jeune soldat SS, trop jeune pour se montrer et normalement trop jeune pou...
