20 mai 1939.
La tête posée contre la fenêtre du train, je repasse en boucle les quatre derniers mois terriblement fades. Je les ai passés en formation à Ravensbrück, en compagnie de mon fidèle allié Günther. Nous étions spectateurs du sinistre quotidien des prisonniers du camp de concentration au nord de la Capitale. Je crois que nous n'avions pas prévu les dégâts de ce spectacle horrifique. Bien que nous n'ayons pas été permis de participer comme un Blockführer, ces cruels sous-officiers chargés du fonctionnement de l'usine de travaux forcés, tout est gravé dans ma mémoire.
Ces êtres humains, mentalement morts, se déplaçant d'une démarche clopin-clopant, avec leurs haillons rongés par les mythes. Les excroissances qui poussent sur leur visage difformes, les jambes de femmes croûteuses dues aux démangeaisons des puces, leurs mâchoires saillantes, leurs yeux... Je n'avais jamais vu de tels yeux. Vides, sans fin, deux prunelles éteintes, habituées à l'extrême dureté de leur situation. Je ferme les yeux, revoyant sans le corps de cette femme disloquée, la peau arrachée, à moitié dépecée par les bergers allemands enragés.
Je me concentre sur le paysage, essayant de me rassurer par la sérénité de mon ami qui dort comme un enfant à mes côtés. Sa tête se pose sur mon épaule. Je le laisse se reposer. Ce n'est pas parce que je n'arrive plus à fermer l'œil que je dois le tenir éveillé. Le soldat Weber paraît tellement décontracté, je jalouse son ataraxie, sa capacité à n'être touché de rien, à savoir vivre tranquillement sans se soucier de rien, sans s'ajouter des problèmes extérieurs.
Je profite qu'il dorme pour relire une énième fois le mot que Wagner m'a laissé sous mon oreiller avant que je parte, un des seuls rares échanges que nous ayons eu depuis cette nuit du premier de l'an.
Vous avez deux jours pour me fournir un rapport de vos quatre mois à Ravensbrück. Hoffmann, tu passeras me voir dès que tu le peux – Capitaine Wagner.
Voir mon patronyme écrit de sa main me fait sourire, lui qui gémissait mon prénom à tue-tête il y a quatre mois de cela, fait tous les efforts pour paraître professionnel. Le voir lutter contre ce qui est irréfutable m'exaspère, mais je ne peux rien dire. Avoir ce genre de conversation reviendrait à se condamner. Quelqu'un pourrait entendre, nous dénoncer, ce qui nous enverrait à la mort, plus ou moins rapide, mais nous serions condamnés. Je range le papier dans ma poche, et réalise avec effroi à quel point je me languis de le revoir. Je veux parler avec lui, le regarder fumer, l'entendre se confier, je le veux tout entier, peu importe comment et pour combien de temps.
Ces mois passés loin de lui ont été les pires de ma vie. Un temps infiniment long où j'ai vu la barbarie réfléchie de l'être humain. Un temps infiniment long où je me suis dit qu'être fou n'était pas si dramatique du moment que personne ne vous diagnostiquait. Un temps infiniment long où j'ai conclu que ce que j'entretiens avec Rafe est peut-être mal, interdit, mais pas dramatique du moment que nous en sommes les deux seuls témoins.
J'hausse mon épaule plusieurs fois jusqu'à ce que Günther se redresse, comme s'il ne venait pas de dormir comme un loir.
« On est arrivés.
– J'avais remarqué, me répond-il d'une voix endormie. »
Nous nous levons, passant en priorité devant tous les autres voyageurs. Le quai de la gare Alexanderplatz nous fait face, bondé d'une foule d'aryens partant d'un point A à un point B, je contiens ma satisfaction de revenir en territoire connu, saisissant ma valise d'une main pendant que Günther écrase une cigarette sous sa semelle. Je l'observe avec un sourire, sachant très bien que ma compagnie l'agace.
« Elle te manque ?
– Ah t'as pas idée ! Ta tête commençait à m'exaspérer ! »
Je ricane, heureux qu'il ait retrouvé sa Marlène après tant de temps à l'attendre. Bien qu'ils aient communiqué par lettres durant des mois, je ressens son impatience de la retrouver.
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Le Sociopathe
Ficción históricaC'est en 1938 que tout commence, dans une Allemagne nazie déchirée par la haine et glorifiée par une puissance idéologique. Dans ce chaos des esprits se montre Klaus Hoffmann, jeune soldat SS, trop jeune pour se montrer et normalement trop jeune pou...
