21 juin 1941.
Voilà le jour que je redoutais tant. Je repoussais l'évidence depuis mon mariage avec Marlène il y a trois semaines. La plus belle journée de mon existence. Je ferme les yeux, sentant encore la chaleur de son regard sous son voile de dentelle blanc, la douceur de ses lèvres sur les miennes accompagnée des applaudissements des invités dans l'église. La fête battait son comble, personne n'abordait de sujets qui fâchent. Pourtant, la superbe de cette date n'a été que trop courte, beaucoup trop courte surtout quand j'ai appris le lendemain ce qui m'attendait aujourd'hui.
Klaus n'a guère osé m'en parler avant, pour ne pas gâcher ma bonne humeur. L'opération Barbarossa. L'invasion de l'Union Soviétique n'ayant pas d'autre choix que de finir en victoire allemande. La victoire totale du Reich repose en partie sur cette mission. Mais affronter les russes ? Sur leur propre territoire ? J'aurais plutôt tendance à dire qu'il s'agit d'une opération suicide plus qu'autre chose. J'ai beau aimé mon pays plus que tout, j'aime mon épouse plus que tout. Je serai prêt à déserter, mais pour mourir par la suite... Alors tant pis, je vais me battre pour revenir en vie, si tout se passe bien, ça ne devrait pas durer trop longtemps.
Nous voilà tous réunis à la base, sous une fin de soirée ensoleillée. Et dire que dans quelques heures, nous serons chez les Soviets, au milieu de cadavres et de salves de tirs toujours plus impressionnantes... Je tente tant bien que mal de ne pas me laisser démoraliser, je balance plusieurs anecdotes futiles à l'assemblée, mais pas de réponses. Seulement le regard meurtrier du Major. Je finis par me taire.
« On va bientôt partir. Nous devons arriver là-bas dans la nuit, pour l'effet de surprise. Les SS seront dans un train, un train d'apparence soviétique. »
J'hoche la tête, pas convaincu du tout. La seule chose à peu près convaincante ici reste le génie qu'est le Sociopathe Wagner. On peut lui reprocher tout un tas de trucs, mais il reste un des officiers supérieurs qui réfléchit le plus. C'est lui qui a eu cette idée de train peint aux couleurs de l'Ennemi. Son vice, sa capacité de manipulation, son manque cruel d'empathie, il réussit à mettre tout ça à profit pour la victoire de sa nation. Je respecte énormément cet individu, en tant que soldat, pas en tant qu'humain.
Mes yeux se tournent vers Klaus, qui me paraît beaucoup plus soucieux qu'à son habitude. Je sais que les russes peuvent effrayer un bon nombre d'européens, mais merde ! Nous sommes allemands ! C'est nous qui inspirons la crainte au-delà de toutes frontières. Je lui ébouriffe gentiment les cheveux, lui tendant une bière.
« Allez ! Bois un coup, ça va bien se passer.
– Je n'en doute pas...
– Alors c'est quoi cette tête ?
– J'angoisse légèrement pour ma vie, je n'ai pas le droit ?!
– Si, personne n'a jamais dit ça, mais ton angoisse ne va pas empêcher les combats, blondinet. »
Il me lance un regard noir qui me fait penser à ceux que nous jette Wagner quand nous sommes trop bruants. Ces deux-là sont finalement devenus les meilleurs amis du monde, je dois reconnaître que c'est au plus grand bonheur de toute la division. Le Major s'est adouci, et Klaus est beaucoup plus ouvert aux autres.
Les minutes s'écoulent, dans un ennui débectant. Tout le monde observe les environs, s'imprègne du paysage berlinois avant de le quitter pour je ne sais combien de temps. Pendant ce temps, moi, je pense à Marlène partie chez sa famille le temps que je ne sois pas là. Je suis rassuré de la savoir loin de la capitale durant mon absence. Putain... Ma chère épouse me manque alors que nous ne sommes pas encore partis. Je souris. Madame Marlène Weber, mon rêve de gosse s'est réalisé, et je ne compte pas laisser une foutue guerre tout gâcher.
« Allons-y. Tenez-vous prêts à combattre en n'importe quelle situation, les bombardements peuvent frapper même dans le train. Ne dormez pas sur vos deux oreilles, placez-vous à côté de quelqu'un et alternez vos sommeils. Je compte sur vous pour être discrets, rapides, efficaces. On est là pour casser du Rouge, démolir chaque russe sur notre passage. Montrez une quelconque trace d'état d'âme, je n'en aurai pas avec vous. »
La voix du Major gronde tel un glas sur ses hommes. Nous nous levons tous, posant nos culs sur les sièges d'un camion, navette jusqu'à la gare qui nous emmènera chez Staline.
Nous montons les uns après les autres dans le train, réfrénant notre envie de gerber en montant dans un véhicule aux couleurs du communisme, cette maladie infecte s'immisçant rapidement dans les esprits. Je suis Klaus, n'ayant pas d'autres amis à part cet écervelé un peu trop réservé. Il prend la place à côté de la fenêtre, se revêtant de son côté rêveur pendant le trajet.
« Ne t'endors pas, on est censés rester toujours prêt à combattre, même dans le train !
– T'inquiètes pas, me répond-il en suivant le Sociopathe qui s'éclipse dans le wagon qui lui est réservé.
– Tu envierais pas le Major ? Lui, il peut m'éviter alors que toi tu es coincé avec moi ! »
Il émet un rire franc avant de s'affaisser un peu plus sur son siège, j'en fais de même. Je ne veux pas savoir le nombre d'heures qui nous sépare de notre position en terre ennemie, ça ne ferait que me démoraliser un peu plus. Malgré mon dévouement éternel au Führer, je me permets d'envier les autres soldats. Tout sourire, bruyants, motivés, énergiques, prêts à en découdre. Je ne veux pas de tout ça. La seule personne que je veux et qui a la capacité de me combler jusqu'à mon dernier souffle, c'est Marlène.
L'environnement berlinois défile à une toute allure, rythmée par le bruit horrible de la locomotive. Nous voilà partis, partis nous battre, partis laisser nos vies pour des idées, partis dans l'espoir de mieux revenir. J'observe les autres de la division. Je repère Ernst, fidèle à lui-même, à l'écart des jeunes fougueux SS. Je les regarde avec une boule d'appréhension me brûlant tout l'organisme. Ces gens, je partage leur quotidien depuis mon intégration il y a déjà sept ans de là. J'ai pris de sacrées cuites à leurs côtés, j'ai ri comme jamais auparavant, je me suis disputé avec eux pour mieux se réconcilier, ils m'ont tous conseillé comme des frères. Avec ce groupe d'hommes, j'ai appris à la fermer, j'ai appris à obéir, j'ai appris à comment porter le sang allemand avec fierté. Tous, tous sans exception m'ont apporté quelque chose dans ma vie. Tous, je les considère comme frères. Pour tous, je serai prêt à offrir ma vie. Or, la seule chose à laquelle je peux penser c'est lesquels d'entre nous qui ne rentreront jamais à Berlin.
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Le Sociopathe
HistoryczneC'est en 1938 que tout commence, dans une Allemagne nazie déchirée par la haine et glorifiée par une puissance idéologique. Dans ce chaos des esprits se montre Klaus Hoffmann, jeune soldat SS, trop jeune pour se montrer et normalement trop jeune pou...
