3 février 1943.
Tout est terminé. Les mois sont passés, les soldats sont tombés, toujours animés par cet hypocrite espoir que nous pourrions gagnés. La vérité c'est que cette catastrophe était vouée à l'échec depuis le début, je le savais et je n'ai pas pu faire ce que je voulais. J'aurais été prêt à déserter avec tous mes hommes pour retourner à Berlin. J'aurais pu rester à Stalingrad, écraser chaque russe sur mon passage, mais ma famille, celle qui se bat avec moi tous les jours représente la seule chose que j'ai à perdre.
Nous voilà vaincus. Le maréchal de la Wehrmacht, ce cher Paulus a signé la capitulation dans le Sud, et vu que nous sommes ici pour les aider, on nous renvoie à notre tour de là où nous venons. En apprenant ça par notre messager, je ne me suis jamais senti aussi mal. Aussi inutile, faible, impuissant, lamentable. Je me suis battu pendant des mois, j'ai sacrifié la vie de je ne sais combien de mes hommes pour qu'on signe une capitulation... Pour qu'on donne encore une fois une image de faible aux Allemands, un image de peureux, une haine féroce fait trembler tout mon organisme. J'entends encore les mots de Klaus : " il vaut mieux ça Rafe, malgré ta détermination, tu ne peux pas faire de miracle tout seul. ". Je me suis contenté d'hocher la tête, toujours furibond envers l'humanité et envers moi-même.
Ce sentiment de défaite et d'humiliation me tord les tripes tandis que j'observe le paysage russe s'éloigner de nous, entassés à l'arrière d'une automobile tout terrain. Je ne me suis jamais autant détesté qu'en ce moment même, ma seule réussite est d'être parvenu à tirer Klaus hors d'état de nuire, avec seulement quelques bandages sur les mains et les joues. Rien de très grave, mais assez pour m'en causer des insomnies la nuit. Le ciel est encore obscurci par les nombreuses bombes, avions explosés et tous ces ingrédients propices à une bonne guerre utilisée dans le cinéma par Goebbels, pour encourager les jeunes à nous rejoindre malgré les difficultés.
« Je suis fier de vous, je me surprends à révéler. Je n'ai jamais été le meilleur des officiers, je ne vais pas vous dire que je m'excuse car c'est faux. Mon caractère un peu merdique m'a permis de former les meilleurs éléments de la SS, vous êtes de très bons soldats, c'est un honneur de revenir avec vous.
– Merci, Major, me répondent certains des plus en forme, tandis que d'autres ne se contentent que de brefs hochements de tête reconnaissants. »
Puis à nouveau le silence, et un soulagement féerique d'avoir pu leur témoigner ma fierté, ayant eu trop peur de ne plus jamais pouvoir le faire pendant Stalingrad. Les heures se passent dans une absence totale de bruit rythmées par des obus lointains, plus ou moins proches, mais jamais de ceux qui nous forcent à aller nous abriter. Nous roulons sans encombre, et mes yeux ne quittent pas Klaus. J'essaie de me préparer au jour où tout va se finir, ayant cessé de cultiver ce stupide espoir que nous puissions nous enfuir tous les deux à l'autre bout du monde. Je sais que ça fera mal, que la douleur dans ma poitrine ne rivalisera avec aucune peine que j'ai enduré, et pourtant je ne peux rien y faire, je ne peux que me contenter de profiter du peu de temps qu'il nous reste avant que les conventions nous rattrapent et nous éloignent. Si mes voyages à travers toute l'Europe m'ont appris quelque chose, c'est bien que deux hommes ne sont pas faits pour s'aimer, du moins pas dans cette vie là.
Il n'empêche que je suis terriblement fier de lui, bien plus que les autres. Il a accompli ce dont je ne l'aurais jamais pensé capable. Il a été fort, il a couru vers le danger pour ses frères d'arme sans dépendre de moi, il a été efficace, rapide, courageux... C'est en voyant son évolution jusqu'à aujourd'hui que je me rends compte que je l'ai bien formé.
Le soleil commence à décliner derrière les grandes montagnes de je ne sais quelle nation des Balkans, offrant une vision tristement magnifique aux paysages de l'Est. J'entends Günther s'ouvrir une énorme bouteille de schnaps, qu'il a dû voler à la ferme de Svetlana, et se l'enfonce au fond du gosier, avalant des gorgées inhumaines.
« Tu as besoin de te bourrer alors qu'on rentre au bercail ? Lui demande le jeune Friedrich.
– T'es vraiment con, tu crois que revenir à Berlin ça va être facile ? Ce sera pareil qu'à Stalingrad. Maintenant ferme ta gueule et laisse-moi boire. »
Le gamin rigole, mais il n'y a que lui se faisant. Tout le monde a bien remarqué que le Front de l'Est a détruit Günther plus que la majorité d'entre nous, bien qu'il ne se laisse pas abattre, il existe et ne vit plus. Une partie de celui que nous connaissions est resté en Union Soviétique. Beaucoup de mes hommes reviennent complètement traumatisés, certains n'arrivent pas à remettre leurs casques sans partir dans une grosse crise de panique. Je ne sais pas pourquoi, mais je suis un des seuls officiers à ne pas leur en tenir rigueur. Nous sommes pour le moment exemptés de tout combat avant un long moment, ça leur laissera le temps de se rétablir pendant quelques jours, avant de reprendre les déportations, et plus tard, le Front.
La capitale allemande nous entoure désormais, et je ne saurai parfaitement décrire la flopée d'émotions qui me retournent l'estomac. Rien n'a vraiment changé, rien qui soit vraiment choquant. Les soldats marchent avec la même allure, les civils réussissent à sortir malgré les alertes au bombardement de plus en plus fréquentes, la ville respire toujours la puissance... Mais une puissance lointaine, comme un beau mensonge que tout ça n'est qu'éphémère. L'éclat dans les yeux des militaires a disparu, le sourire des femmes et des enfants aussi, les ruines des bâtiments détruits par les bombes alliées jonchent les rues. Cette catastrophe donne une allure de porcherie à Berlin, une ville souillée par sa propre hégémonie. Je soupire, épris par une haine féroce contre ces foutus Alliés, et contre le gouvernement qui faillit à ses promesses. Je suppose que les hauts dignitaires vivent une existence remplie de luxure, où ils ne connaissent pas le manque tandis que les citadins crèvent la faim à cause de ces tickets de rationnement. Je sens que mon sentiment est réciproque, pas mal de mes soldats sont tendus, pas à cause des regards indiscrets lorsque nous sillonnons l'environ, mais par ce brutal changement. Tout part en ruine, et nous le savons.
Je leur ordonne de rentrer chez eux, se reposer, profiter de cet après-midi pour se ressourcer avec notre si belle et détruite ville, retrouver leurs proches tant qu'ils sont là. Si le Führer croit que nous sommes que de la chair à canon sans âme, il se trompe, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour protéger ceux qui sont encore avec moi. C'est ce que Klaus m'a appris, tout le monde a un cœur, et des émotions, tout le monde mérite d'être traité comme un humain et non une machine. J'espère qu'ils retrouveront la force de vivre avant de retourner affronter la mort, danser avec elle comme si c'était un amour retrouvé.
Klaus s'éclipse sans oser me regarder, voyant sa fatigue, je n'ose pas le retenir, je pars donc à notre chère base de SS, seul endroit semblable à un foyer, même si ma seule compagnie n'est autre que moi-même.
J'ai toujours été habitué à être seul, face à mon âme, mes côtés obscurs. C'est sûrement quelque chose de triste, ridicule et qui fait pitié, mais je n'ai jamais cherché à avoir de la compagnie pour la simple et bonne raison que ceux qui m'approchaient de trop près finissaient par mourir. Mourir ou partir. Personne n'est fait pour rester dans ma vie trop longtemps. D'abord mon géniteur, qui n'a jamais été là... Ma mère, qui s'est laissée mourir pour me protéger... Sofia qui m'a amené au port de York pour disparaître à jamais... Catherine, qui a fini brûlée pour s'être battue contre le monde entier... Et Klaus...
Avoir rencontré mon bras droit, l'aimer comme si ma vie en dépendait est la meilleure comme la pire chose qu'il me soit arrivé. Il ne brisera pas le sinistre cercle vicieux, lui aussi partira, parce que je préfère le voir partir lui tout entier que de voir la vie le quitter, ce serait trop pénible. C'est plus simple qu'il s'en aille, une partie de moi mourra à ce moment là, mais le jeu en vaut la chandelle.
Je passe quelques heures dans mon bureau, satisfait que rien n'ait changé pendant mon absence. Je lis les anciens rapports, planifiant les prochaines missions. Tant que je ne reçois aucun ordre du Colonel, je prépare seulement des excursions. Simples, comme surveiller des magasins, des passeports, rien qui soit relié à la déportation ou au front. Stalingrad les a détruits, je compte bien les laisser se reconstruire.
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Le Sociopathe
Historical FictionC'est en 1938 que tout commence, dans une Allemagne nazie déchirée par la haine et glorifiée par une puissance idéologique. Dans ce chaos des esprits se montre Klaus Hoffmann, jeune soldat SS, trop jeune pour se montrer et normalement trop jeune pou...
