1er mai 1945, base soviétique.
Cela fait environ 48h que je suis enfermé dans une pièce microscopique, encore plus petite que les pièces de torture en France. Je m'enferme par la même occasion dans un silence de plomb, je ne réponds à aucune de leurs questions. Je ne sais même pas où je suis exactement dans Berlin. Je ne sais rien. Personne ne m'a rien dit, les seuls mots qu'on m'a adressé étaient pour m'annoncer la mort du Führer par suicide la veille. Je n'ai eu droit à aucune information, juste à être jeté dans cette cellule comme un animal, jeté comme une vulgaire poupée d'un coup de crosse derrière le crâne.
Recroquevillé sur moi-même sur ce matelas posé à même le sol, je tente de camoufler mes grelottements au milieu de cette humidité de ce que je pense être un sous-sol. Je ramène les genoux contre moi, dans l'espoir de me réchauffer, ne serait-ce qu'un peu, la chaleur corporelle serait toujours plus utile que la misérable couverture miteuse et rêche qu'un soldat m'a balancé au visage. J'ai froid. Je ne pensais pas qu'il était possible d'avoir froid en ce printemps radieux noirci par les bombes. J'attends, vivant depuis deux jours dans l'espoir presque ridicule de revoir Alexei. Je sais qu'il a dû s'habiller du masque de méchant officier russe, ne montrer aucune empathie mais sa froideur, sa facilité à faire comme si je n'avais jamais existé ont piétiné les morceaux de mon cœur qui s'accrochaient à un rêve utopique de fuir avec lui.
Je remonte le col de ma veste, me demande s'il fait un temps de paix dehors, si mon pays est encore plus en ruine que quand je l'ai quitté. Parce que je ne me fais pas d'illusion, c'est terminé pour moi. Plus jamais je ne pourrai fouler mes terres comme un citoyen normal. Soit je resterai à jamais prisonnier des Soviétiques, soit je mourrais. Mais si je dois mourir, ce ne sera pas des mains des russes, puisque je suis conscient qu'Alexei ne lèvera jamais la main sur moi. Si je dois mourir, ce sera de mes propres mains. Je ne laisserai pas l'ennemi m'avoir. Je me planterai un bout de verre qui luit sur le sol de mon humble demeure dans ma gorge.
Je pense. J'ai le temps de penser à tous les sujets possibles et inimaginables. Catherine, Sofia, Alexei... Ces trois personnages tournent en boucle dans ma tête, impossible de les en faire sortir. Donc, je subis, j'aperçois par la misérable lucarne que les lumières du couloir sont éteintes. Il fait nuit. Un jour de plus que j'ai passé ici. Sans rien, sans personne, sans eau, sans nourriture jetée sur le par terre gelé, nourriture que je n'ai pas touché. J'en viens presque à manquer les interrogatoires des Soviets au milieu de la nuit. Ils ne sont pas bêtes, ils ont compris que priver quelqu'un de sommeil était terrible. Ils sont venus la première nuit, me laissant des intervalles réguliers de 10 minutes de sommeil avant de me réveiller par un seau d'eau sur le crâne.
Une respiration discrète se fait entendre depuis l'entrée du couloir. Je suis désormais en apnée, un choix judicieux que j'ai accompli après avoir compris que les chiens de Staline se faisaient un malin plaisir de battre ceux qui ne trouvent pas le sommeil. Des pas de souris se rapprochent, se rapprochent, se rapprochent sans jamais s'arrêter. Je me dis que je l'ai rêvé, que la démence m'a déjà emportée, que même la mort ne veut pas de moi.
Ma porte se déverrouille. Je serre les poings, prêt à recevoir les sbires de mon bien-aimé. Une grande silhouette que je reconnaîtrai même en étant aveugle s'immisce dans mon petit espace. Alexei referme la porte derrière lui, il ne pipe mot pourtant je rêverais d'avoir des réponses. Pourquoi se force-t-il à jouer un rôle ? Pourquoi se force-t-il à être quelqu'un qu'il n'est pas ? Pourquoi être venu me capturer moi et pas d'autres ? Qu'est-ce que j'ai fait de plus ? Toujours dans un silence angoissant, il s'installe à mes côtés sur le matelas aussi fin qu'une feuille de cigarette. Il me regarde longuement, nos visages éclairés par la lumière de la pleine lune resplendissante. Nous n'osons point prononcer une traîtresse de syllabe, de peur de réveiller les autres détenus allemands. La main du beau blond passe sur ma joue endolorie par la gifle d'un de ses camarades. Je frissonne de douleur et de plaisir face à son contact. Je comprends vite qu'il a prétendu venir me questionner pour pouvoir être avec moi, car la violence n'alerte personne.
VOUS LISEZ
Le Sociopathe
Fiction HistoriqueC'est en 1938 que tout commence, dans une Allemagne nazie déchirée par la haine et glorifiée par une puissance idéologique. Dans ce chaos des esprits se montre Klaus Hoffmann, jeune soldat SS, trop jeune pour se montrer et normalement trop jeune pou...
