Je n'arrive pas à le croire. Je n'y arrive pas. Je ne sais même pas pourquoi je l'ai laissé à nouveau entrer chez moi, je ne sais pas pourquoi j'ai accepté de l'écouter. Ses explications m'importent peu.
Ce qui obstrue ma pensée est qu'il m'a menti. Il m'a aimé dans le vide, il m'a laissé l'aimer en sachant pertinemment qu'il allait finir par me détruire. Ce n'est pas ça le plus blessant. Ce qui me fait le plus mal est qu'il ne m'a rien dit. Je croyais, j'aurais voulu qu'il me fasse confiance. C'est idiot, n'est-ce pas ? Quel genre d'officier SS digne de ce nom peut penser ainsi ? Je suis censé tuer les espions, et j'aurais été prêt à le couvrir devant Hitler lui-même.
« Je t'ai choisi au péril de ma vie, Rafe, même si tu ne me croiras peut-être pas. Ma mission est finie depuis deux ans, je n'ai plus envoyé d'informations depuis pour rester avec toi, parce que tu es tout ce que je veux et que je voudrai même si ma vie était menacée. Mes sentiments pour toi ont toujours été sincères. »
Mes yeux ne le quittent pas, buvant silencieusement ses paroles qui me rassurent et m'effraient à la fois. Je l'aime, maintenant que je sais que la majorité de ce qu'on a vécu est faux, ça me fait d'autant plus peur.
Il est russe.
Mais ce n'est qu'une origine.
L'origine que tu as été programmé pour tuer.
Ma gorge se serre. Je n'arrive plus à rien faire à part l'observer. Me demander comment j'ai pu ne pas m'en douter, comment ai-je pu être aussi aveugle ? Un douloureux poids m'écrase la poitrine. Je me demande ce que j'ai pu faire, pourquoi les forces suprêmes s'acharnent contre moi... Peut-être se disent-elles que six années de bonheur sont trop pour une personne comme moi.
Comme s'il lisait dans mes pensées, il ajoute.
« Rien n'était faux dans notre relation. Personne ne m'a dit de t'aimer, personne ne m'a dit de te serrer dans mes bras pendant tes cauchemars. Aucun ordre ne mentionnait une relation intime, une relation où je t'ai donné mon corps parce que je te faisais confiance. Je t'ai tout offert alors qu'on m'interdisait tout sentiment avec un allemand. Je l'ai fait parce que je l'ai voulu. J'ai choisi de t'aimer alors que c'était interdit, alors que je savais que ça allait mal finir. C'était égoïste, mais tu l'as été tout autant que moi, Rafe. Nous savions autant l'un que l'autre qu'une histoire comme la nôtre ne pouvait pas durer, et nous l'avons continué. Je n'ai rien dit pour ne pas terminer la seule chose qui me rendait vivant.
– Je t'aurais aidé, Alexei. »
Je vois son corps entier réagir en entendant son véritable prénom sortir de ma bouche. C'est un beau prénom synonyme de justice et de protection. Je donnerais tout pour pouvoir l'appeler ainsi, je donnerais tout pour m'imaginer l'appeler par sa vraie identité dès le début.
« Rafe, tu n'es pas lucide. Ce n'aurait duré qu'un temps... soupire-t-il.
– Certes, mais ça aurait eu le mérite d'être vrai.
– Et ça l'était. »
Un lourd silence s'abat dans la pièce. Une question me taraude l'esprit, mon esprit de grand paranoïaque qui ne veut pas me quitter. Je regarde Kl... Alexei. Je le regarde et je vois Sofia, cette brave dame russe à York. Leurs deux visages se superposent.
« Comment s'appelle ta mère ? Je demande, pour finir de m'achever.
– Sofia Morozov.
– Son nom de jeune fille.
– Sofia Yelski, pourquoi ? »
Mon cœur s'arrête, je vois son visage pâlir en comprenant. Pendant un moment d'égarement, un moment où je pensais avoir quelqu'un de confiance face à moi, je lui ai tout raconté. La romance entre Catherine et Sofia, le viol de celle-ci par le mari Smith, comment les deux femmes ont fait équipe pour se venger... Je lui ai également raconté que c'est grâce à la Beauté de l'Est que j'ai pu rentrer sain et sauf, elle m'a amené au port avant de partir elle-même en Russie. Sa mère a été violée, putain... A croire que les dieux s'acharnent sur nous... Mon ventre se serre face à cette nouvelle, j'avais mes suppositions mais avoir la certitude d'une parenté si dramatique me déconcerte. Alexei baisse les yeux, il digère petit à petit cette annonce.
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Le Sociopathe
Historical FictionC'est en 1938 que tout commence, dans une Allemagne nazie déchirée par la haine et glorifiée par une puissance idéologique. Dans ce chaos des esprits se montre Klaus Hoffmann, jeune soldat SS, trop jeune pour se montrer et normalement trop jeune pou...
