28 octobre 1939.
Encore un mois s'est écoulé depuis le début de la guerre. Une partie de moi n'en voulait pas de ce conflit, cette même partie a peur de comment je pourrais redevenir avec du sang ennemi sur les mains. Ces quelques semaines passées dans l'attente de savoir où je devrai amener mes troupes m'a permis de passer du temps avec Hoffmann à la belle étoile, dans la nature, un peu partout du moment que nous étions à l'abri des regards. J'ai cédé à la honte que je ressentais en sa présence lorsque j'ai constaté que ce sont les seuls moments que je passe avec lui qui me permettent de ne pas faillir. Ces quelques semaines ont aussi été marqués par quelques milliers de morts en Pologne désormais partagée entre nous et l'URSS, la déclaration de neutralité de beaucoup de pays en Europe et toute une série de lois rendant le quotidien des Juifs invivable.
Aujourd'hui encore, une réunion de la plus haute importance s'est déroulée entre officiers aux aurores, afin d'envoyer une demande pour la port d'une étoile jaune pour ce peuple qui parasite encore ma nation. Attendons de voir si elle sera accepté, et j'espère qu'elle le sera, pour nous faciliter la tâche.
Installé face au piano que j'ai hérité de la mort de ma grand-mère, je remarque qu'encore une fois j'ai joué jusqu'à ce que le bout de mes doigts me brûlent. Mes mains ont dansé sur les touches jusqu'à ce que ce blondinet sorte de ma tête. Voilà qu'il ne se décide à en sortir dès que je commence à saigner. A la fois ma condamnation et ma rédemption, Klaus Hoffmann a eu le talent de me ramener à la vie, et je suis persuadé qu'il usera de cette capacité pour me tuer.
J'observe le paysage du Tiergarten depuis le deuxième étage de ma demeure, celui réservé aux loisirs. Il fait beau, beau comme par un temps d'automne. Les berlinois ne se rendent pas compte que la guerre n'est qu'à quelques kilomètres. Ce n'est plus qu'une question de temps avant que nous logions dans des abris sous-terrains, que nous mangions avec des tickets de rationnement et tout ce genre de formalités qui sévit la Pologne, et bientôt les autres démocraties. La chute sera encore plus rude en entretenant cet espoir naïf que le chaos n'atteindra pas la capitale...
Je me redresse, posant un drap de protection sur le piano avant d'arpenter le troisième étage. Je l'ai aménagé avec quelques éléments de besoins primaires. Une chambre, un toilette, une salle d'eau, une salle de bain et le reste des pièces demeure vide, je n'ai pas su comment les agencer.
Je finis de me coiffer, domestiquant les mèches rebelles sur mon front, me passant un peu d'eau sur le visage, lissant mon uniforme, cirant mes bottes. Je suis prêt, prêt pour clôturer les deux décennies que j'ai passé à attendre. Je redescends les escaliers deux par deux jusqu'au rez-de-chaussée, m'assieds sur un fauteuil de velours face à une petite table basse en verre, n'osant point saisir l'enveloppe à seulement quelques mètres de là.
Tamponnée du sceau de George V, monarque anglais décédé il y a seulement trois ans, le papier a eu le temps de devenir jaunâtre et se craqueler au niveau des angles. Mon cœur se serre en reconnaissant son écriture, la sienne. Celle de la femme qui m'a élevé pendant six ans, élevé comme si j'étais son fils, qui m'a éduqué à l'anglaise malgré ma brutalité d'allemand. Catherine. Ses mots sont là, sous mes yeux et je n'arrive pas à m'en posséder. Une partie de moi lui en veut terriblement, pour ne jamais avoir répondu aux milliers de lettres que j'ai envoyé depuis 1918. L'autre se languit de savoir, comme l'enfant que j'étais qui se languissait de la voir dans ses magnifiques robes de princesse. Je me rappelle les mots de Weber en me tendant la lettre " l'espion a réussi à infiltrer le manoir Smith avant sa destruction ", c'est là que j'ai compris que ce si long silence était peut-être justifié.
Je saisis le papier d'une main tremblante, soudain assailli par de douloureux souvenirs. Elle écrivait si bien... Elle m'encourageait toujours à trouver quelque chose même si ce n'était pas ce qui lui convenait, un échappatoire pour y déverser ma colère, celle que je n'arrive pas à gérer. C'est Catherine qui m'a aidé à apprivoiser le piano, répétant à chaque dîner combien " son fils serait un virtuose de musicien ", elle disait que la musique était une bonne façon pour notre souffrance de passer inaperçue. Tandis que mes s'abattaient violemment sur les touches, les autres se délectaient du résultat sans se poser de questions.
VOUS LISEZ
Le Sociopathe
HistoryczneC'est en 1938 que tout commence, dans une Allemagne nazie déchirée par la haine et glorifiée par une puissance idéologique. Dans ce chaos des esprits se montre Klaus Hoffmann, jeune soldat SS, trop jeune pour se montrer et normalement trop jeune pou...
