4 mois plus tard. Hiver 1944.
Le sang coule, partout. Je l'observe s'échapper du corps d'une de mes nouvelles recrues. Je ne peux que le regarder se vider de tout son liquide cramoisi, dégageant une odeur pestilentielle. Il hurle, le triste vermillon se mélange aux flocons de neige qui nous tombent sur la figure. Je le regarde, insensible.
« Achevez-moi, Major ! Je vous en supplie, je ne peux pas. Je n'y arriverai pas. »
Je m'accroupis, déstabilisé par les obus américains un peu partout. Les boyaux du gamin de dix sept ans se libèrent de leurs chaînes malgré les compressions multiples, son teint blafard me dit tout de suite qu'il ne tiendra pas. Pourtant, quelque chose me retient. La souffrance doit-elle mener à la mort ? Sans réfléchir, j'empoigne le blessé sur mon épaule et court jusqu'au camion de la Croix-Rouge, le cœur soumis à une adrénaline plus que contrôlé, je me laisse porter, jette le jeune à l'article de la mort sur le brancard de fortune et je repars, mon MG-42 avec moi.
Je ma cache derrière un talus, charge, et tire. Je souris face aux secousses que produit l'arme contre mon corps, face aux corps qui s'écroulent sous mes yeux. Le sang gicle en un feu d'artifice époustouflant. L'offensive dure un temps indéterminé, un temps où je me délecte de pouvoir laisser ma haine détruire les soldats américains sur mon passage.
« Putain de boche ! Hurle l'un d'eux, pris en joug par un de mes frères d'arme.
– Tue-le ! J'ordonne. »
Le coup part automatiquement. Le ricain s'effondre au sol dans un dernier soubresaut, ses yeux s'écarquillent, tombe dans un bruit désarticulé qui ne m'atteint plus.
Quelques heures plus tard, je trouve la logique de rentrer à notre base de fortune au milieu des arbres de la forêt des Ardennes. Mes hommes attendent patiemment, attendent de recevoir des soins, ou attendent la mort dans une dernière cigarette. Les plus vaillants me saluent, je leur réponds d'un hochement de tête formel. J'analyse les dégâts, silencieux, regardant le sang orner chaque visage. Jusqu'à Stalingrad, j'avais une belle réputation. " L'officier invincible ", le Major qui n'a jamais perdu un quelconque homme en plus de trois années de guerre. Cette époque de gloire est terminée. A chaque fois que je rentre de mission, d'abord en Normandie, puis ici dans les forêts françaises, chaque fois, comme un cercle vicieux, je couvre les visages violacés qui ont perdu leur étincelle de vie. Chaque fois, je dois écrire une lettre à la famille du disparu, toujours les mêmes formules de politesse, toujours la même rengaine... Je n'arrive pas à en être touché, je suis seulement condamné à revivre les mêmes jours, plus ou moins similaires, programmé, tel un automate, à remplir des fonctions.
« Major ? »
Je me tourne vers le jeune Hermann, nouvelle recrue engagé de force à cause de la situation critique du Reich. Je le détaille, habillé d'un uniforme qui causera sa perte. Je préférais ce gamin derrière un comptoir à nous servir à boire. Il n'a pas sa place ici.
« Oui ?
– On décompte cinq morts dans notre division.
– D'accord. Es-tu blessé ?
– Non, j'ai eu de la chance. »
Je l'écoute me faire les rapports de l'offensive, perdu dans les démangeaisons de ma cicatrice en travers de la figure. Le froid irrite mon épiderme déjà à vif. Je finis par le remercier, le cœur lourd avant d'aller me réfugier dans ma tente, soufflant sur toutes les bougies sur mon passage, afin de ne pas avertir l'ennemi vers nos positions.
Je m'installe sur le matelas gonflable que j'ai fourré avec diverses matériaux pour conserver la chaleur, je ne trouve pas le sommeil. Le sommeil est quelque chose de rare depuis que son corps chaud n'est plus près du mien. Je finis parfois par m'endormir d'épuisement, mais je suis rapidement réveillé par ces images. Lui qui part avec sa capuche sur la tête, ses larmes de culpabilité, superposés à nos baisers, nos sourires, nos confidences... Cela fait quatre foutus mois que je ne l'ai pas vu, que je n'ai aucune nouvelle que lui.
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Le Sociopathe
Ficción históricaC'est en 1938 que tout commence, dans une Allemagne nazie déchirée par la haine et glorifiée par une puissance idéologique. Dans ce chaos des esprits se montre Klaus Hoffmann, jeune soldat SS, trop jeune pour se montrer et normalement trop jeune pou...
