Je n'ai pas pu sortir de ma chambre depuis ça, il y a deux jours. Je ne peux pas, chaque inspiration est un supplice auquel je veux céder. Son cadavre me hante, je n'arrive pas à l'oublier. Le trou béant dans sa gorge... Il est mort. Günther est mort dans le silence, seul dans ce putain de sous-sol pendant que moi, je faisais l'amour avec Rafe. Sans aucune honte, je le faisais alors qu'il agonisait, égorgé dans l'humidité. Les larmes coulent, encore et encore, au point que mes yeux me brûlent et ma peau me démange. Un étau acide me serre la poitrine.
Je revois encore Wagner m'annoncer la nouvelle, j'étais tellement sous le choc que je n'ai pas réagi. Je suis resté muet, les yeux écarquillés, puis une fois qu'il est parti, je me suis effondré, dans un mélange de rage et de chagrin insoutenable. J'ai mal, mal au cœur comme jamais auparavant. Il y a deux jours, nous partagions un repas ensemble, et le soir même, on m'apprend que le résistant a réussi à s'enfuir pendant la nuit après avoir égorgé mon seul ami... Pourquoi lui ? Pourquoi on m'arrache mon ami ? Je n'arrive plus à me regarder dans une glace, je me laisse dépérir, des énormes cernes détruisent mon visage, mes yeux sont devenus vitreux, mon teint blafard. Je doute de pouvoir y arriver. Arriver à rester la tête hors de l'eau sans Günther.
Allez, je vais aller lui donner une leçon au Français !
Détends-toi un peu, Klaus, tu risques de nous faire une syncope avant notre retour en Allemagne !
" notre retour ", il ne rentrera jamais à Berlin. Ce n'est que son enveloppe charnelle qui y retournera pour finir entre quatre putain de planches en bois, finir manger par les vers... Il n'était pas destiné à ça... Ce genre d'homme n'est pas censé finir égorgé ! Il n'est pas censé mourir !
Je décide de sortir de ma chambre, ne prêtant aucune attention aux regards compatissants des autres soldats. Qu'ils compatissent, je m'en moque pas mal. La seule chose qui m'obsède est la mort d'Armand Vernay, que quelqu'un le trucide, qu'on le saigne comme un porc comme il a fait saigné mon ami. Je veux qu'il meure. Ou qu'on lui fasse si mal, qu'on le laisse en vie avec cette éternelle douleur qui ne le quittera pas, celle d'avoir arraché la vie de Günther.
« Eh, Klaus ! M'interpelle Friedrich. Tu as appris la nouvelle ?
– Laquelle ?
– Le Major a récupéré Armand, il était en cavale vers le bois de Vincennes.
– Il est mort ? Je réponds d'une voix monotone.
– Non, il est venu nous dire qu'il attendait de voir ce que tu voulais toi avant de faire quoique ce soit. »
J'acquiesce avant de sillonner les routes parisiennes jusqu'à l'hôtel Rothschild pas loin d'ici. Le cœur lourd, j'ai l'horrible impression d'être un fantôme qui déambule d'un point à un autre, en espérant que le temps passe plus vite.
Il est mort. Mort. Mort.
Je serre les dents, essayant d'oublier ce fait indéniable l'espace d'une heure.
« Klaus, sourit Rafe en me voyant dans le salon.
– Où est-il ? Je demande, sans passer par quatre chemins.
– Enfermé dans le sous-sol. Je te laisse l'opportunité de décider ce que tu veux pour lui.
– Je veux qu'il meure, putain, c'est tout ce que je demande. Qu'il souffre, qu'il soit handicapé, mais qu'on lui arrache la vie sans qu'il s'arrête de respirer. Que son âme meure mais que son corps soit en vie. »
Rafe m'observe avec une certaine attention dans les yeux, je me fous pas mal qu'il soit surpris par ma haine féroce menaçant d'engloutir toute forme de bon sens. Je resterai dans ma folie jusqu'à ce que mon meilleur ami soit vengé, et encore, une partie de mon être brûlera toujours. Il réfléchit, passant une main sous son menton, un long silence s'éternise avant que je décoche, hors de moi.
VOUS LISEZ
Le Sociopathe
Historische RomaneC'est en 1938 que tout commence, dans une Allemagne nazie déchirée par la haine et glorifiée par une puissance idéologique. Dans ce chaos des esprits se montre Klaus Hoffmann, jeune soldat SS, trop jeune pour se montrer et normalement trop jeune pou...
