Je reste spectateur d'un des pires chefs-d'œuvre orchestrés par Himmler. La nuit vient de tomber depuis quelques heures, peut-être quatre heures vu les aiguilles sur la pendule d'une synagogue brûlant pas loin des officiers et moi. Le ciel a pris une magnifique teinte orangée, les flammes lèchent la majorité des bâtiments, la fumée empêche de voir à seulement quelques mètres devant nous. Les cris de ceux qu'on appelle victimes résonnent partout autour de moi, les détonations des balles sur ceux qui osent résister un minimum, les hurlements féroces des SS rassemblés autour du même but ordonnant aux Juifs de se tenir tranquille, juste pour les tenir en vie quelques semaines de plus. Je regarde toute cette horreur harmonieuse, sans savoir ce que je dois penser.
Les cris, les flammes, la peur, la puissance, tout ceci imprègne mon âme et pourtant, je n'arrive pas à en être affecté. Je n'arrive pas à ressentir une quelconque compassion pour l'homme avec le crâne explosé, piétiné, qui gît dans son sang à deux mètres de moi. Son visage, ou ce qu'il en reste m'écœure. Je ne peux pas regarder, mais c'est à nouveau trop tard, je la revois, son cadavre en charpie sur le carrelage.
« Maman ! Hurlé-je, impatient d'aller à l'école. Maman ! Regarde mon cart... »
Je descendais les escaliers en trombe, un grand sourire aux lèvres. Cette mâtinée de rentrée scolaire me permettait de passer une petite heure avec ma mère. Fraîchement habillé, je manquai de tomber dans le salon, recouvert d'une substance liquide, visqueuse, nauséabonde. J'avais déjà senti une odeur pareille en me préparant, mais je ne me suis pas inquiété jusqu'à ce que je remarque que je pataugeais dans du sang. Son sang. Celui de ma mère. Les yeux écarquillés, le cœur menaçant de me lâcher, je n'arrivais pas à ne pas la regarder. Ses beaux cheveux ébène, hirsutes, humides et sales. Ses prunelles, je ne les vois plus. Je n'arrive à ne plus rien distinguer d'elle, elle n'est qu'une bouillie de sang, tuméfiée, éclatée, les hanches disloquées. Des larmes s'échappent, glissent sur mes joues alors que je m'effondre à genoux, éclaboussé par son liquide poisseux me giclant sur la peau.
Je reviens à la réalité. Ma mère est peut-être morte dans d'affreuses souffrances, mais elle aurait encore plus souffert si elle avait vécu jusqu'ici. Que penserait-elle de son fils chéri devenu inhumain ? Que penserait-elle de son fils adoré qui reste adossé à la carrosserie d'un fourgon où des Juifs s'entassent avant d'aller mourir comme du bétail ? Elle ne serait jamais redevenue elle-même, la peur que mon géniteur lui inspirait n'aurait rien arrangé. Elle serait restée avec lui, quitte à se mettre sa progéniture à dos. Je la préfère reposée, en paix ou non, dans un monde meilleur que celui-là.
Au milieu des brasiers, j'aperçois le groupe du soldat Weber revenir vers nous, escortant des Juifs, peut-être dix tout au plus. L'ami de mon bras-droit s'avance vers moi, ordonnant aux autres de les monter dans le camion.
« Capitaine ! A la base, il y en avait une vingtaine.
– Où est passée l'autre moitié ?
– Je les ai tués Capitaine ! Ils ont essayé de planter un autre soldat.
– Et Hoffmann ?! Je m'écrie, réalisant qu'il n'est pas là. Où est-il ?
– Il est avec un des plus vieux au lance-flamme, me répond-il en pointant du doigt un quartier juif enflammé.
– Bien, vas le chercher ! »
Il obtempère sans broncher, pendant qu'un sergent frappe la vermine pour qu'ils montent plus vite. Les plus valeureux l'insultent, mais n'ont pas le temps de finir leur phrase que je les abats silencieusement d'une balle entre les deux yeux. Trois téméraires s'écroulent dans le gazole, leur visage s'éteint, tout comme leur population. Je ne dis rien. Il n'y a rien à dire. Ils s'efforcent de rester dans un pays qui ne les veut plus, qui ne les a jamais voulu.
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Le Sociopathe
Ficção HistóricaC'est en 1938 que tout commence, dans une Allemagne nazie déchirée par la haine et glorifiée par une puissance idéologique. Dans ce chaos des esprits se montre Klaus Hoffmann, jeune soldat SS, trop jeune pour se montrer et normalement trop jeune pou...
