26 janvier 1945, Auschwitz-Birkenau, Pologne.
« Les hommes de ce côté, les femmes de celui-là ! »
A l'entrée du plus grand camp de concentration qui flambe de toutes parts, mes yeux ne quittent pas le fronton du portail en fer : Arbeit macht frei. Quel beau mensonge que nous avons servi à ces millions de prisonniers, l'illusion de camps prodiguant des soins pour au final n'être que des camps de personnes intérieurement mortes. La seule liberté qu'ils avaient résidé dans la mort.
Les sous-officiers jouissent encore du plaisir malsain de malmener le peu de juifs qui a survécu à l'enfermement, les forcent à se ranger dix par dix sous les coups de schlague. " Raus ! Raus ! " répètent-ils, au point que ce simple mot finit par me donner la nausée. Les détenus sortent avec lenteur, seulement habillés de leurs haillons, les plus chanceux ont réussi à emporter une couverture miteuse pour affronter le froid terrible. Quelques minutes s'écoulent sous ce sinistre spectacle. Je croise le regard de certains prisonniers, des regards luisant de fièvre, des regards effrayés, abusés, à cran, des regards qui n'en peuvent plus de vivre ainsi, des regards qui se demandent quand leur calvaire prendra fin.
« Tous les documents sont partis en poussière, déclare un caporal à je ne sais qui.
– On a mis les plus rebelles enfermés dans les chambres à gaz.
– Tu les as enfermés et gazés j'espère ?
– Non, je trouvais pas les pots de Zyklon B, alors je les ai juste enfermés. »
Je me détache de cette conversation honteuse. Instinctivement, je me mets à imaginer des dizaines de personnes enfermées entre quatre murs de béton, sans eau, sans nourriture, prêts à se désintégrer lentement, jusqu'à ce que leurs corps ne soient qu'un sac d'os et qu'ils s'entre-tuent pour se nourrir. Je réfrène une nausée.
Tel un automate, je suis le mouvement de foule, sur le côté du chemin vicinal. Tous les SS marchent des deux côtés, pour encadrer les hommes, ou du moins ce qu'ils restent de leur humanité, et les empêcher de s'échapper. Un garde de camp m'a expliqué que si les détenus venaient à s'échapper, ils pourraient aller répéter ce qu'ils ont vécu. Je ne dis rien pendant quelques heures, mettant tout ce qui est possible et inimaginable dans mes bottes, maudissant le froid oriental.
« On doit aller à Mauthausen, déclare un SS. »
Une détonation retentit derrière moi. Je me tourne. Un autre de mes compagnons vient d'abattre un homme à bout portant, mes yeux se posent sur le cadavre au crâne troué, d'où s'échappe un filet de cramoisi qui attire les mouches et les vers. Je garde le silence, conscient que je n'ai rien à dire. Le Reich vit ses derniers mois, eux ont promis de le protéger, moi j'ai promis de protéger l'Allemagne. Deux choses totalement différentes.
Soudain, un autre juif s'effondre au sol, vomit un liquide noir tout en tremblant. Il fait une crise d'épilepsie. Des frissons de dégoût s'empare de mon échine, des frissons de haine et de frustration. Je n'en peux plus d'observer cette file indienne sans fin souffrante. La partie naïve de mon âme me dit qu'ils pourront tous vivre à nouveau une fois la guerre terminée, mais l'autre me dit qu'il vaut mieux mourir que de continuer à mener cette existence atroce. Pourtant, je ne peux rien faire, mise à part rester témoin et jouer mon rôle jusqu'au bout. L'épileptique se fait porter par un autre garçon, qui doit avoir 18 ans tout au plus.
« Lâche-le, ordonne un allemand.
– Laisse-le, quand il verra qu'il s'encombrera, il le laissera être bouffé par les vers, je réplique froidement. »
La vérité est que si ce valeureux peut sauver son ami, sauver deux vies au lieu d'une, alors je vais l'encourager, indirectement. Que les plus forts aident les plus faibles. Je reste peut-être naïf, mais comme dirait Alexei, l'espoir est une chose que les combats ne peuvent anéantir.
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Le Sociopathe
Fiksyen SejarahC'est en 1938 que tout commence, dans une Allemagne nazie déchirée par la haine et glorifiée par une puissance idéologique. Dans ce chaos des esprits se montre Klaus Hoffmann, jeune soldat SS, trop jeune pour se montrer et normalement trop jeune pou...
