3 septembre 1939.
Après avoir passé des jours et des jours à angoisser, je ressens petit à petit les adieux que me fait l'adrénaline. Himmler n'a pas envoyé les hommes de Wagner au Front, on a très vite compris que le Reich comptait user de sa puissance en étant rapide, violent et efficace, comme une piqûre d'aiguille en plein cœur. La victoire est misée sur la force des blindés, de l'artillerie lourde, et du soutien de l'aviation de Goëring. Nous attendons les rapports, tous accrochés à des postes radiophoniques comme s'ils étaient un prolongement de notre bras.
Toute la petite division est rassemblée dans le grand salon, tous aussi confiants que secrètement angoissés. Günther énonce les dernières nouvelles, je comprends que cette initiative le rassure, lui qui vient de sortir il y a quelques jours de sa convalescence.
« Le Royaume-Uni vient de déclarer la guerre selon le journal français Paris-soir après que notre Führer ait refusé l'ultimatum allié. Plus de douze heures se sont écoulées, il n'y a eu aucun retrait des troupes. »
Le Capitaine, concentré sur sa cigarette, coule un regard noir à mon ami, qui ne cesse de parler, pour effacer son impatience de participer au combat. Mon estomac se serre face à la réalité. Je vais vivre une guerre, je vais y participer, mon sang coulera pour la victoire de ma nation attaquée par d'autres. J'observe tous mes camarades, la mine sérieuse. Qui sera encore là quand tout sera terminé ? Sera-t-on les mêmes hommes ? Restera-t-il des survivants ?
J'essaie de me focaliser sur la voix rassurante de notre ancien estropié. Les agitations des deux derniers jours accentuent ma fatigue et mon stress permanent. La frontière franco-française est fermée depuis hier à minuit, Strasbourg a été évacué, les démocraties ordonnent tour à tour une mobilisation générale. Ils sont tous prêts, prêts à défendre ce que nous nous efforçons de tuer. Des milliers d'hommes s'entassent avec leur certification d'aptitude au combat, prêt à servir leur pays mais loin de l'être pour mourir pour lui.
Je me lève, concluant que ce n'est pas en restant ici que la situation progressera.
Je trouve rapidement refuge dans un grand parc naturel à Mitte, seul sur un banc, je profite du silence, appréhendant déjà l'arrivée de l'aviation alliée au-dessus de nos têtes. Car, même si nous avons toutes les cartes en main pour gagner, personne ne se gênera pour venir souiller nos terres. Je me masse les tempes, ferme les yeux, cherchant un peu de réconfort quelque part.
Rafe.
Mes pensées dérivent vers sa personne, pleine de surprises. Plus je passe de temps à ses côtés dans l'ombre de la société, plus je découvre que c'est quelqu'un d'à la fois très doux et brutal, qui ne sait pas comment trouver un juste milieu envers autrui. Je me souviens de cette nuit où il est resté avec moi, sa main sur la mienne jusqu'à ce que je m'endorme. Il est resté, malgré mon sommeil torturé par les images sanglantes des camps. Il est resté, me cajolant, la main dans mes cheveux, l'une sur mon dos. Rafe a cédé à ses règles, et vu les circonstances, nous ne pouvons rien regretter. Nous ne savons plus de quoi sera fait demain, peut-être que nous serons morts. Mourir sans avoir vécu, ce n'est souhaitable pour personne.
J'observe les conifères faisant de l'ombre aux parents stressés tenant leurs enfants ingérables. Je me demande si j'étais ainsi, à faire courir ma mère partout, à faire crier mon père. Mon enfance me semble si loin malgré mes petites vingt-cinq années de vie.
« Guten Tag ! »
Je tourne la tête vers l'homme en face de moi, un trépied à la main et une palette de peinture de bois dans l'autre. Un gringalet avoisinant la taille de Wagner me fait face, avec des yeux vairons bleu et vert à couper le souffle, des cheveux châtain clair coupés en brosse. Il me sourit de toutes ses dents, je présume qu'il doit avoir maximum 20 ans. Je lui réponds poliment, mais il n'a pas l'air de vouloir me lâcher.
VOUS LISEZ
Le Sociopathe
Historical FictionC'est en 1938 que tout commence, dans une Allemagne nazie déchirée par la haine et glorifiée par une puissance idéologique. Dans ce chaos des esprits se montre Klaus Hoffmann, jeune soldat SS, trop jeune pour se montrer et normalement trop jeune pou...
