Je n'ai pas eu la résilience de retourner au fameux bar où nous avons été confrontés à Katerina Schröder. Günther a insisté, si fortement que je suppose que cet entêtement est motivé par le charme de cette femme. Pourtant, nous devons nous fier aveuglément aux ordres reçus de Wagner " si vous êtes amenés à croiser un membre de cette famille, vous devez impérativement me le dire ". Nous avons rien dit, prenant des risques inconsidérés, cela fait une semaine. Je peine à rester neutre quand le Sociopathe parle de ce sujet, avec sa colère habituelle, sa volonté de faire régner l'ordre par tous les moyens.
Or, une partie de moi me hurle de garder le secret, que ce n'est pas humain de livrer quelqu'un parce qu'elle est en désaccord avec notre façon de voir les choses. Tel est le mode de fonctionnement de l'Allemagne depuis 5 ans. Je suis censé y être habitué. Mais je sais le sort qui lui sera réservé. Je serai responsable de sa mort prochaine et irrémédiable. Je ne veux pas l'être. Je veux me dire que quelque part, il y a un SS comme moi qui a du mal à être inhumain.
En engloutissant mon dîner, je manque de m'étouffer à la vue du Capitaine Wagner tout sourire. Cet homme est incompréhensible. Ce foutu sourire peut disparaître en une seconde et laisser la place à une haine dévastatrice, rasant tout sur son passage. Toujours habillé d'un magnifique uniforme lustré, par ailleurs bien trop lustré pour rester sagement à la base. Je le regarde prendre du temps pour discuter avec ses subalternes. Je frissonne. Sans comprendre pourquoi. Me rassurant dans l'idée qu'il a tué je ne sais combien de personnes sans raison apparente. Soudain, ses prunelles ambrées foudroient les miennes, avec une incapacité à s'en détacher. Je sens mes yeux bleus s'enflammer à ce contact prolongé, animé d'une haine féroce entre deux individus que tout oppose. Entre un Sociopathe prenant un vil plaisir à faire souffrir, et un petit SS ayant la conscience du devoir et de son sens de l'humanité. Le visage de notre supérieur s'illumine d'un sourire, comme s'il lisait dans mes pensées, il fait taire la foule avec une simplicité surprenante avant de nous rappeler.
« Souvenez-vous, mes chers " camarades ", comme disent les russes, si vous croisez ces infâmes individus portant le nom de Schröder vous devez me le rapporter, à moi ou à mon bras droit, Klaus Hoffmann. Si vous ne nous le dites pas, c'est vous qui serez tués, d'une balle entre les deux yeux, tout comme ces fumiers le méritent. Est-ce que c'est clair ?
- Oui, Capitaine ! hurlons-nous, tous en cœur, la plupart adulant trop cet homme pour pouvoir le contredire. »
Mon cœur se serre, imaginant déjà les pires scénarios possibles. Et s'il s'en prenait à ma mère ? Ma pauvre mère, elle a tant souffert, elle a tant travaillé pour m'offrir une digne vie, elle s'est toujours sacrifiée avec son masque de fer de femme forte et indépendante, trop en avance sur son temps. Mon pouls s'accélère, ayant en image l'horrible vision de ma génitrice la tête posée sur le bureau de Wagner. Revigoré par une poussée d'adrénaline, je me dirige sur les traces du Capitaine.
Ne t'inquiètes pas Maman, pensé-je, je préfère sacrifier quelqu'un que te sacrifier toi pour la bonne cause.
Je l'interpelle, cachant les tremblements dans ma voix dus à cette marche courte et effrénée jusqu'à lui. Le glacial Rafe se tourne vers moi, avec un éclat de suspicion dans le regard. Ses yeux m'analysent comme une bête de foire, alors je recule en réalisant que les dix centimètres dont il me surplombe sont déjà de trop. Je lui tiens tête.
« Je dois vous parler.
- Est-ce un ordre ?
- Je pense que pour une fois vous devriez m'écouter vous ne serez pas déçu. »
Il cache une flagrante envie de sourire, sourire de toutes ses dents que je vois seulement quand il crie après tout le monde. Wagner m'indique de le suivre jusque dans son bureau grâce à un bref signe de tête.
VOUS LISEZ
Le Sociopathe
Ficción históricaC'est en 1938 que tout commence, dans une Allemagne nazie déchirée par la haine et glorifiée par une puissance idéologique. Dans ce chaos des esprits se montre Klaus Hoffmann, jeune soldat SS, trop jeune pour se montrer et normalement trop jeune pou...
