Chapitre 39 Klaus

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Je regarde les flammes lécher les dizaines de lettres qui vont rapidement finir en cendres dans la cheminée. Je n'arrive pas à ressentir une quelconque émotion, je suis désormais habitué à cette routine. Lire leurs mots en vitesse, voire en diagonale, les brûler quand il n'y a personne. Cela fait deux ans que je mène ce train de vie, et je ne peux pas m'arrêter maintenant, si près de ce but qui m'arrache un morceau de cœur. Je dois y arriver. Je dois y arriver ou je mourrai de ses mains. Je m'assure qu'il ne reste rien des lettres, et je sors de la base, rejoignant un Günther plus rayonnant que le soleil hivernal de cette fin d'année 1940.

« Que se passe-t-il cher ami ? Je lui demande en lui tapotant l'épaule.

– Elle a dit oui ! S'écrie-t-il. J'ai demandé Marlène en fiançailles, elle a dit oui !!! Le mariage est prévu pour le mois de juin 1941.

– C'est vraiment super ça ! Je suis très content pour toi.

– Voudras-tu être mon témoin ? Il y aura mon frère aîné avec toi, par bonne conscience mais tu es le premier à qui j'ai pensé je dois t'avouer... »

Une joie sans précédent déferle dans mon corps par vagues de chaleur. J'observe mon ami, un grand sourire aux lèvres. J'ai souvent pensé, depuis qu'il m'a fait part de son projet, que c'était une mauvaise idée de vouloir épouser sa dulcinée tant que nos vies sont en sursis. Cependant, j'étais tenté de changer d'avis en entendant les alertes aériennes à la fin du mois d'août. Je revois encore les avions anglais zébrer le ciel allemand, la puissance de leur mitraillette contre les fenêtres des entrepôts militaires. Ma cage thoracique qui tremble sous la force de leurs bombes. Lorsque j'ai vu un homme tenir le corps coupé en deux de son épouse, hurlant de douleur après la Terre entière, j'en ai tiré la conclusion suivante. Pourquoi attendre ? On ne sait jamais de quoi demain sera fait, on se doit de vivre chaque instant comme si c'était le dernier, et si c'est le véritable amour, même la mort se soumettra devant lui.

« Ce sera un honneur, Günther. Tu crois que Marlène est prête à supporter ton nom de famille ? Je le nargue, en ricanant face à son poing cognant mon épaule.

– Mais je t'emmerde ! Ce n'est pas moi qui suis célibataire depuis deux ans !!!

– Les femmes sont une source de problèmes, je me moque alors en omettant une grande partie de la vérité sur mon célibat. »

Je pense immédiatement à Rafe. Je ne pourrai jamais expliquer à Günther que depuis que j'ai goûté à la puissance des lèvres du Major, ses mains de velours, sa bouche suave, ses muscles sous mes doigts, et tout un tas de choses addictives qui font que le corps d'une femme, et celui de tous les autres hommes me repoussent. Il n'y a que Wagner qui a le pouvoir d'embraser tout mon corps sans y poser les mains dessus. D'ailleurs, le beau brun qui hante mes pensées me manque depuis qu'il est parti il y a une semaine pour Auschwitz en Pologne. Il m'a confié qu'il devait superviser la construction du camp par les prisonniers eux-mêmes. Je n'ai rien trouvé à lui redire, ne voulant pas l'énerver alors qu'il a vu le corps de son père écrasé par un fourgon sur le bord de la route avant de partir. Il n'a pas paru touché, je dirai presque qu'il était soulagé de le savoir mort.

« Bon, blondinet, tu m'écoutes ? Je t'ai demandé si tu voulais venir avec moi ce soir au bar ?

– Non, je décline, j'ai quelques affaires à régler.

– Même ma grand-mère est moins rabat-joie ! »

Je le laisse s'en aller avant de fuir à grandes enjambées jusqu'à l'hôtel, passe la porte de ma chambre et ferme à double tour derrière moi. Profitant de l'absence de la majorité des soldats partis pour la fête de ce soir dans je ne sais quel bar, je me déchausse, enlevant par la même occasion tous les vêtements collant à la peau moite de mon torse. Je m'étale sur le matelas.

Le SociopatheOù les histoires vivent. Découvrez maintenant