31 décembre 1944, Moscou, Union Soviétique.
« Tout est prêt. Nous avons attendu ce moment pendant je ne sais combien d'années ! S'exclame Eduard. On a récupéré l'Ukraine, la Biélorussie, les états baltes, nos troupes ont foulé les territoires de l'Europe centrale. On est en train de faire reculer les Allemands, chers camarades ! Ce n'est plus qu'une question de temps avant que le pseudo millénaire d'empire nazi nous ouvre ses portes et se plie à notre domination écrasante ! Ils s'inclineront devant nous, Staline va nous transmettre ses ordres et très vite, nous prendrons l'Allemagne d'assaut et l'humilierons autant que ce qu'elle a pensé nous humilier, et... »
Je n'arrive plus à écouter le discours patriotique de mon ami. Je me suis perdu dans ses dires remplis de haine. Cette haine me fatigue, tout ça finit par me donner la nausée. Eduard continue à parler sans discontinuer, mon cœur commence à palpiter plus fort qu'à son accoutumée, j'imagine les troupes à Wagner décimées, le visage de Rafe tuméfié par les coups de mon camarade, j'imagine son regard résigné en voyant que je suis des leur, en réalisant que j'ai revêtu l'uniforme soviétique et que ce n'est pas un cauchemar sans fin.
Je ne veux pas retourner en Allemagne, non pas que j'ai peur du combat, mais j'ai peur de ne pas savoir rester stoïque face à ceux qui ont été ma famille pendant sept ans consécutifs. J'ai peur de m'effondrer lorsque je les verrai à la merci du Lieutenant-Colonel Vetrograd, car c'est ce qui arrivera, ce n'est plus qu'une question de temps avant qu'ils cèdent à la frontière et nous laissent libres de circuler sur leur nation. Je ne veux pas retourner là où Rafe est, parce que je suis capable de prendre des risques irrationnels qui mettraient nos vies en danger juste pour pouvoir m'enfuir avec lui à l'autre bout du monde.
« Lieutenant-Colonel Morozov, qu'en pensez-vous ? Vous connaissez le territoire allemand mieux que quiconque ici.
– Effectivement, je réponds en ignorant le nœud dans ma gorge. Et je pense qu'il y a d'autres priorités que fouler le territoire allemand. Ils sont en difficulté depuis un petit moment, ce n'est qu'une question de mois avant qu'ils cèdent. Puis je crois que je n'ai pas été envoyé là-bas pour ça, tous mes rapports vous ont fait part du problème des camps de concentration, n'est-ce pas ? Je pense et j'ose affirmer que c'est un problème plus important que d'accrocher notre drapeau sur le Reichstag, vous croyez pas ? Le camp d'Auschwitz-Birkenau est en Pologne orientale, avec la percée que l'armée planifie, nous y serons très rapidement. Si vous voulez avoir le monopole du cœur, la première chose à faire est de libérer les prisonniers que les SS ont entassés là-bas. »
Un silence de plomb s'abat autour de la grande table du QG, les regards me sondent, tous surpris que j'ose me réaffirmer après quatre mois passés dans l'ombre. Je n'aurais pas dû me recroqueviller sur moi-même après mon arrivée, mais c'était plus fort que moi. Je n'arrivais plus à vivre, à respirer correctement, à me lever sans entendre la toux rauque de Günther, les rires de Friedrich avec ses blagues salaces, les sermons du Major Wagner parce que nous étions trop bruyants... Cette sensation de vide m'opprimait la poitrine, je n'arrivais pas à me lever, à sortir, des heures passaient sans que je ne puisse manger, ma mère ne s'est jamais inquiétée de la sorte auparavant. Je sens encore sa main réconfortante caresser mon front, mes paupières endolories...
" sois libre ", m'avait répété Rafe.
Et j'ai compris que ma liberté ne résidait pas dans les méandres de mon esprit, bloqué dans mon lit à me torturer jusqu'à ce que les larmes coulent. Rafe ne voulait pas que je me mette mal en point pour lui. J'ai recommencé à vivre, à laisser de l'air emplir mes poumons, à tolérer des sorties entre camarades sans avoir l'impression de trahir mes anciens frères d'arme. Je ne me suis toujours pas confié, je n'y arrive pas et je ne sais pas si j'y parviendrais un jour.
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Le Sociopathe
Historical FictionC'est en 1938 que tout commence, dans une Allemagne nazie déchirée par la haine et glorifiée par une puissance idéologique. Dans ce chaos des esprits se montre Klaus Hoffmann, jeune soldat SS, trop jeune pour se montrer et normalement trop jeune pou...
