Juillet 1944, Berlin.
Il y a deux jours, une des figures les plus emblématiques de la résistance allemande a été abattue par un peloton d'exécution. Claus Von Stauffenberg, un comte à la tête de l'opération Walkyrie a vulgairement échoué dans son plan initial de tuer le Führer. Ce n'était qu'une nouvelle banale pour moi, mais celle-ci a clivé l'Allemagne en deux, réveillant le véritable instinct de chacun. Ceux qui se rendent compte que le nazisme détruit leur pays, et ceux qui persistent dans l'idée que tout opposant doit être éliminé. Wagner est de la première catégorie, ce qui me surprend toujours autant. Il ne sait pas m'expliquer ce qui le fait dévier de sa dévotion à Hitler, mais je serais prêt à parier que l'accumulation des drames l'a obligé à revoir son sens de la moralité.
Ce que je retiens, c'est les mois qui s'écoulent depuis que Günther nous a quittés. J'ai accompagné Rafe pour annoncer la nouvelle à sa famille. Sa pauvre mère s'est effondrée dans les bras de son époux, tremblant de chagrin contre lui, celui-ci faisait tout son possible pour rester stoïque face à deux soldats. Même son grand frère avec qui ses rapports étaient compliqués semblait déboussolé, il nous a serré la main pour ses parents qui n'arrivaient plus à rien. Nous leur avons donné ses dernières affaires, les photos qu'il avait sur lui, et tous les souvenirs auxquels ils pourront se raccrocher pour ne pas l'oublier.
" Tu peux passer quand tu veux, Klaus, mon fils te considérait comme un frère, alors tu seras toujours la bienvenue " m'a dit sa maman en m'embrassant sur la joue, et je dois dire qu'il m'a fallu une force d'esprit herculéenne pour ne pas m'effondrer dans ses bras.
J'ai fait mon deuil. Rafe m'a expliqué la complexité du deuil, en se référant à sa propre expérience avec Catherine. Faire son deuil ne signifie en rien oublier le disparu. Faire son deuil c'est accepter, c'est ne plus pleurer en y pensant, c'est accepter que la personne est en paix là où elle est. Faire son deuil c'est ne pas vivre dans le passé, c'est ne pas se tuer dans une nostalgie toxique. Faire son deuil c'est apprendre à vivre avec sans souffrir. Je pense que je me débrouille plutôt bien. Je peux parler de Günther, toujours avec un nœud dans la gorge, mais je ne m'effondre plus. On l'a tué, comme on a tué Ernst à Stalingrad. J'ai accepté leur décès, je fais avec, ils me manqueront pour toujours, mais je me rassure en me disant qu'il se porte mieux dans un monde parallèle que dans le nôtre.
La semaine dernière, la SS a organisé une sorte de bal masqué qui a mal tourné. Tout se passait bien, je me délectais du regard brûlant de Wagner sur mon corps vêtu d'un costume trois pièces noir, et je ne me suis jamais autant senti comblé que dans des vêtements civils. Ceux de l'armée me rappellent toutes les vies que j'ai arraché, celles de mes proches prélevées... Tout se passait bien jusqu'à ce qu'une bombe s'écrase sur la toiture, en plein milieu des festivités. J'entends encore la charpente céder, les chandeliers rencontrer le carrelage, les cris de panique, le martèlement des talons des femmes tentant de fuir, les corps qui s'écroulent, les flammes léchant les murs... Il n'y eu aucun grave blessé, mais cet incident nous a tous démoralisés d'une certaine manière. Ce conflit s'éternise et ses injustices s'allongent sous les bombes des américains cette fois-ci... Je suis rentré les larmes aux yeux, fatigués de devoir assister à ça comme si c'était normal.
J'observe du coin de l'œil le jeune Friedrich à mes côtés, la main encore bandée à cause de la brûlure lors du fameux bal. Il marche nonchalamment, pas le moins du monde gêné par les débris envahissant les rues.
« Tu sais pourquoi je me suis rasé le crâne ? Me demande-t-il en désignant les repousses de cheveux auburn.
– Pas très envie de le savoir.
– C'était plus pratique, poursuit-il en se fichant de mon désaccord. Je sais que j'avais de beaux cheveux, mais devoir se les laver, ça prenait trop de temps et j'avais l'impression d'être une pédale à prendre soin de moi, ou un gonzesse !
VOUS LISEZ
Le Sociopathe
Historical FictionC'est en 1938 que tout commence, dans une Allemagne nazie déchirée par la haine et glorifiée par une puissance idéologique. Dans ce chaos des esprits se montre Klaus Hoffmann, jeune soldat SS, trop jeune pour se montrer et normalement trop jeune pou...
