Trois semaines après le retour de Stalingrad.
« Vite, les munitions ! »
J'exécute, à moitié dissimulé derrière un sac de béton, couché de sorte à essayer de descendre les bolides de la Royal Air Force. Les alertes aériennes me détruisent les tympans, le vacarme accentué par les salves de tirs que Günther envoie dans les airs, les hurlements, les ordres des officiers présents, les détonations des tanks visant les avions passant trop proches du sol. Mes mains tremblent, je suis animé d'une adrénaline qui me surprend moi-même, mais je crois qu'être à cran joue dans cette émotion surhumaine. Je n'en peux plus, je pense que personne n'avait prévu que le retour en Allemagne serait aussi dur. Nous avons passé des années à bâtir notre empire, à faire de notre nation la plus puissante, et nous voilà obligés d'utiliser le sol comme appui pour tirer vers les nuages, avec des foutus sacs pour protéger nos têtes.
Une bombe anglaise retentit à quelques mètres en vol d'oiseau, si forte que le sol tremble jusqu'ici. Je prends le risque de lever la tête, voyant un bâtiment se faisant dévorer par les flammes. Je peste intérieurement, jurant de faire la misère si je croise un pilote allié sur le sol allemand.
Tout à coup, mon ami se lève, furibond, les yeux exorbités, les veines sur le point d'exploser sur son front en sueur. Je l'attrape par le bras avant qu'il ne s'enfuie je ne sais où, mais il me pousse violemment. J'atterris comme un misérable sur le dos, au milieu des bombes, avec un Günther qui ne semble plus maître de lui-même.
« Où tu veux aller merde ?!
– Marlène, elle est là-bas ! Dans le bâtiment en flammes ! Alors n'essaie pas de me retenir, blondinet, car je me ficherai pas mal que tu sois mon ami et le bras droit du Major. Laisse-moi aller retrouver mon épouse ! »
Surpris par sa rage, je le lâche, sachant très bien qu'interdire quelque chose à quelqu'un est le meilleur moyen de le pousser à le faire. Il me remercie, je comprends alors qu'il a dû mal à se remettre de tout ce qu'on a vécu, qu'on continue de vivre et qu'on subira jusqu'à ce que le Führer se rende compte que nous sommes fichus. Fichus, détruits par une haine intérieure qui nous brûle l'âme. Günther s'éclipse à toutes jambes au milieu des rues saccagées par les bombes. Je me retrouve seul, mitraillette sur l'épaule, bien déterminé à faire tomber ces fumiers les uns après les autres.
Je gueule comme un fou furieux, sous les à-coups de l'arme qui semble s'user sous mes salves ininterrompues, un avion se rapproche. L'euphorie est sur le point de m'abattre quand je vois son aile s'enflammer devant moi, sous ma mitraillette. Il est touché. Putain. J'ai touché un avion anglais. Il commence à perdre de l'altitude, une fumée noire le suit derrière lui, le feu lèche toute sa coquille. J'hurle d'évacuer la zone, cours avec les autres militaires jusqu'à ce que la machine de guerre s'étale sur le sol, dans une traînée de quelques mètres. Elle explose, projetant des milliers de petits projectiles autour d'elle. Une satisfaction jouissive se répand dans mon organisme, dans chacune de mes veines. Je l'ai fait, en abattant ce monstre, j'ai vengé à une échelle microscopique tous les morts engendrés par leurs raids. Plusieurs soldats viennent me serrer dans leur bras, me soulevant même du sol. De délicieux frissons s'emparent de mon corps, cette fierté que je ressens, j'aimerais qu'elle dure toujours. Ce soutien que j'ai toujours eu de la part des autres, je ne veux pas qu'il s'arrête. Malgré nos différends, on reste tous plus ou moins frères.
« Bravo, tu l'as eu ! »
« Tu as vraiment géré ! Un rosbif de moins ! »
« Le Major t'a bien formé ! »
Je souris, refoulant les larmes au coin de mes yeux, brandissant mon poing vers les nuages, dans un signe d'une petite victoire pour tous les défunts depuis 1939, tous ceux qui sont morts dans l'espoir de voir l'Allemagne triomphante. Nous avons tous ce devoir envers nos camarades disparus, leur faire honneur, en se battant jusqu'au bout. Wagner m'a appris ceci, ne jamais laisser tomber, si un combat vaut la peine d'être mené jusqu'à la mort, on se doit de l'accomplir.
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Le Sociopathe
Historical FictionC'est en 1938 que tout commence, dans une Allemagne nazie déchirée par la haine et glorifiée par une puissance idéologique. Dans ce chaos des esprits se montre Klaus Hoffmann, jeune soldat SS, trop jeune pour se montrer et normalement trop jeune pou...
