Je fais tout mon possible pour rester impassible face à lui, qui désormais éviter mon regard. Dès que nos regards se lient en public, la peur irrépressible que quelqu'un y voie de l'amour nous terrifie.
Nous sommes tous rassemblés dans le wagon, les portes ouvertes nous laissent un aperçu du doux climat de l'été russe. Pourtant, j'ai l'impression d'être frigorifié.
Rafe scande ses dernières paroles, dans une assurance lui donnant une apparence presque déifiée.
« C'est le moment que nous attendons tous depuis que nous avons quitté notre si belle ville ! Dehors, dès que nous poserons un pied sur la terre, nous piétinerons la frontière russe pour leur montrer que nous méritons tout notre espace vital. Quel est cet espace ?
– L'Europe ! nous répondons en cœur.
– Bien, nous faisons partie de l'élite du Reich et nous allons le prouver. Sieg Heil ! Allons nous battre mes chers soldats !! »
Nous échangeons une briève œillade qui m'en dit long sur cette fausse carapace d'officier belliciste. Il est inquiet, pour lui-même, pour moi, pour tous ses hommes. Il a parfaitement conscience qu'il ne rentrera jamais avec tout le monde, alors le mieux qui puisse faire, c'est leur offrir cet espoir que la victoire nous sera assurée si nous y croyons, si la mort ne nous effraie pas. J'aimerais aller le serrer dans mes bras, l'embrasser pour qu'il oublie tout. Mais je ne pourrai jamais, je peux juste me contenter de ce qu'il se passe dans l'obscurité de la société, la sensation de ses caresses, de ses baisers, de ses paroles rassurantes...
Je réajuste mon uniforme, ma ceinture à grenades. Je vérifie que mon mauser soit chargé, que mon poignard de SS soit rangé là où il faut. Je suis prêt. L'estomac noué, je cesse de réfléchir et fonce à l'extérieur.
Il fait nuit noire, il doit être tout juste 4h du matin. Je ne distingue rien d'autre que des petits espaces boisés retournés pour l'agriculture, avec quelques arbres morts et ce, sur des kilomètres. Je ne me retourne pas vers Wagner, mais je sens son effluve de parfum pas très loin devant moi. Celui-ci se tourne vers nous, nous ordonnant de le suivre et se diviser en trois groupes. On doit surveiller le périmètre autour des 66 aérodromes soviétiques que la Wehrmacht et la Luftwaffe doivent démolir.
« On est là pour abattre toute forme de résistance, nous rappelle le Major à voix basse. On doit tuer du russe, c'est ça la mission. Faciliter la tâche aux autres armées. »
Mon estomac se noue face à cette réalité qui nous encombre. Le rôle de la SS est de torturer et tuer, n'importe où et n'importe comment, mais désormais notre seul rôle et d'ôter des vies sans rien ressentir. En regardant tout ce monde, Günther qui pétille d'excitation et Ernst dans son éternel calme inquiétant, je me dis que je suis le seul ici à ressentir quelque chose au fond de moi lorsque un cadavre gît à mes pieds.
Nous reprenons notre route, marchant à tâtons dans la steppe des Balkans. Chaque brindille qui craque peut nous amener directement à l'abattoir. J'ai l'impression que les battements de cœur sont trop bruyants, que l'air rentrant dans mes poumons va alerter les armées soviétiques pas très loin.
Je dévie avec Günther et le quarantenaire dans ma taïga peuplées de bouleaux, dont les troncs d'arbre trop pâles vont nous porter préjudice. Je dois avertir Rafe, nos uniformes sont beaucoup trop foncées pour ce genre d'environnement. Pour survivre, nous allons devoir maintenir un contact permanent avec le bois.
Il règne un silence de mort. Un silence beaucoup trop pesant pour que nos seuls amis soient les animaux.
« J'ai un mauvais pressentiment... je chuchote.
– Moi aussi, répond Ernst Adler.
– C'est le but, éliminer tous les mauvais pressentiment, réplique Günther. »
Je peste après l'imprudence de mon ami, mais il n'a pas tort. On ne doit pas se laisser distraire. Je souffle un bon coup. Nous reprenons notre route dans la forêt, dissimulant nos sursauts à chaque souriceau passant dans un buisson. Quelques bombes explosent à quelques kilomètres, nous permettant d'y voir l'espace d'une minute.
J'observe le soldat Weber charger son arme et tirer entre deux troncs. La détonation fait vibrer mes tympans. Personne ne pipe mot.
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Le Sociopathe
Historische RomaneC'est en 1938 que tout commence, dans une Allemagne nazie déchirée par la haine et glorifiée par une puissance idéologique. Dans ce chaos des esprits se montre Klaus Hoffmann, jeune soldat SS, trop jeune pour se montrer et normalement trop jeune pou...
