Chapitre 38 Wagner

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Une semaine s'est écoulée depuis ma violente altercation avec ce qui me sert de géniteur. Je ne cesse d'y penser depuis, j'ai essayé par je ne sais quelle naïveté de lui trouver des excuses, mais il n'y en a aucune. Il a choisi de la tabasser, de me rabaisser, de la violer, de la tuer de ses mains. Il a choisi de m'envoyer le plus loin possible dans l'espoir que je crève tel un clochard dans les rues de York. Il ne s'est pas douté qu'une certaine Catherine Smith me recueillerait et me montrerait les bienfaits d'une éducation saine. Il a choisi de ne pas m'ouvrir la porte quand j'ai essayé de rattraper les six années perdues dans l'espoir que toute cette horreur passée ne soit qu'un vil cauchemar. Personne ne lui a mis le couteau sous la gorge, et malgré ça, je suis sûr qu'on peut rester maître de soi. Dans le cas inverse, ce n'est que de la pure faiblesse.

Je ne peux penser qu'à ça, même la somptueuse cérémonie en mon honneur ne m'a pas totalement comblé car je savais qu'il n'était pas loin. Quelque part à agoniser dans sa misère qu'il a lui-même engendré. Je me rappelle encore de cette foule agglutinée pour moi, mes hommes scandant mon nom avec une fougue que je n'aurais pas prévu. J'étais à la limite de tuer quelqu'un, mais une paire d'yeux bleu saphir m'en a empêché. Alors je n'ai pas cessé de le regarder jusqu'à ce que les festivités cessent, lui qui a été mon phare dans la mer obscure de mon esprit.

Mes mains effleurent sans résultat les touches de mon piano, j'observe sans émotion particulière les troupes de la Luftwaffe qui se déplacent dans les rues. Les aviateurs m'ont toujours fasciné. D'une certaine manière, je crois que j'envie simplement la liberté qui circule dans leur veine quand ils volent. Ils ne dépendent de personne, dans les airs. C'est eux-mêmes contre le reste du monde, ils savent réfléchir, analyser l'effet de cause à conséquence, minimiser les dégâts, en prenant un maximum de risques pour la victoire, mais sans excès, ayant toujours en tête que leur vie ne tient qu'à un fil. Ils vont être extrêmement sollicités, Hitler a lancé l'opération Otarie aujourd'hui, j'ai appris que c'était le nom de code pour l'invasion du Royaume-Uni. Voilà une des volontés premières du Führer, anéantir le pays qui le force à continuer la guerre.

Je pianote sans véritable conviction, profitant du peu de liberté que j'ai avant que mes hommes et moi soyons envoyés ailleurs, dans je ne sais quel pays d'Europe conquise, pour je ne sais quel but rébarbatif. Je me mets à jouer La Lettre à Élise de Beethoven, laissant la puissante mélodie irradier tous mes muscles, mes bras se balancent avec harmonie, je ferme les yeux, la musique conquiert tout mon organisme. Les souvenirs reviennent en force à nouveau, comment Catherine est toujours venue me voir au conservatoire à York, seule, sans personne, victime des regards d'autrui. Puis, mon esprit, toujours en symbiose avec les notes du plus grand virtuose de musicien, vagabonde vers mon bras droit. Je m'arrête de jouer avant que mon cerveau n'imagine trop de choses malsaines.

Je me décide à rendre visite à Franz, mais à ma grande surprise, je trouve son auberge fermée, vitres brisées, avec toutes sortes de symboles haineux sur les façades. Je n'ai pas besoin de pénétrer dans l'habitacle pour savoir que tout est désertique. Où est-il ? Un mauvais pressentiment m'étrique la gorge, mais je ne tire pas de conclusions hâtives.

« Vous cherchez quelqu'un, Major ? »

Je me tourne, faisant face à un gringalet de la police politique. Je n'ai jamais aimé ceux de la Gestapo, les privilégiés de la société, ceux que leur chef Heydrich appelle l'élite de l'élite. Je me force à paraître aimable, poli et professionnel.

« Le propriétaire de l'auberge.

– Franz ?

– Le seul et unique.

– Il a été déporté hier soir, me déclare-t-il.

– Pour quel motif ? J'insiste, ignorant les battements frénétiques de mon cœur.

Le SociopatheOù les histoires vivent. Découvrez maintenant