Le lieutenant-Colonel ne quittait pas la fenêtre de ses luxueux appartements, menant directement sur la place Rouge, devant la magnificence du Kremlin. Ses yeux parcourent la renaissance de la végétation fleurissante sur Moscou, celle qui réussissait encore à pousser après les désastres accumulés au cours des dernières années. Se réfugier dans la beauté et la grandeur du paysage russe lui permettait de faire le vide quand c'était trop dur, ou si le combat à mener trop important, ses observations lui permettaient d'organiser ses pensées. Cependant, plus il réfléchissait plus tout s'embrouillait. Il doutait de lui, de sa capacité à réussir sa mission en se fiant à son instinct, pourtant, cette petite voix lui disait de le faire. Cette crise mondiale ne verrait rien sur ses méthodes de résolution.
Les mois sont passés, l'été 1943 touche à sa fin, laissant derrière lui une multitude de pertes, sur lesquelles on ne peut plus mettre de visages. " La mort d'un homme est une tragédie, celle d'un million de morts est une statistique " disait le Petit Père des peuples, et aujourd'hui, elle prenait tout son sens. De longs mois douloureux pour le jeune officier, forcé de prendre de terribles décisions, de ne pas pouvoir faire le deuil de ses camarades, où la mort était devenue une amie qu'il regardait de loin. Les cadavres russes et allemands se sont entassés derrière lui. Le gradé n'arrivait pas à éprouver un quelconque remord.
Il était focalisé sur son but ultime. Ramener son seul et unique ami chez lui. L'espion est russe. Il doit retourner en Union Soviétique, le Lieutenant-Colonel pensait souvent qu'il y avait un problème. L'espion a terminé sa mission depuis trop longtemps, il se disait donc que le Sociopathe qu'est Rafe Wagner l'avait découvert, le retenant prisonnier à Berlin. Parce que l'espion est en vie, ça le jeune homme le savait pertinemment. Un homme de sa trempe ne peut pas mourir des mains des allemands, il préférera se suicider, il le savait.
« Mon chéri... »
Il se tourna alors vers sa bien-aimée, qu'il avait épousé trois ans plus tôt, après avoir attendu la bénédiction de son père malgré son assurance pour finir sa vie avec cette femme. Yelena Vetrograd, une riche moscovite aux longues boucles blondes cendrées, aux yeux si noirs qu'il a souvent l'impression de s'y noyer. Il l'avait rencontré dès que son cher ami s'en est allé pour le troisième Reich, réalisant que le coup de foudre existe, il nous tombe dessus lorsque nous nous y attendons le moins. Les doigts de fée de sa femme titille son bassin, elle l'enlace silencieusement, derrière son dos. L'officier Vetrograd lia leurs mains, profitant de ce peu de moments de paix. Il ferma ses yeux, tentant tant bien que mal de se relaxer dans les bras de Yelena.
« Eduard, je sais que tu tiens beaucoup à ton ami même si je ne l'ai jamais vu... Mais je ne supporte pas de te voir aussi bouleversé, obsédé par cette mission.
– Je sais, princesse, je le sais... Mais je dois réussir cette mission, pas parce que je le dois pour l'armée, mais je le dois à mon ami à qui j'ai fait la promesse de le ramener. Personne ne pourra m'en empêcher.
– Je veux te voir heureux, Eduard, lui répond-elle d'une voix posée. Si récupérer ton ami contribue à ton bonheur, alors soit, je te soutiendrai. Mais tu es plus fort que ça, tu es l'officier Vetrograd, si tu n'as pas quelque chose, tu le saisis. »
Le dénommé Eduard lui vola un chaste baiser sur les lèvres, avant de s'éloigner jusqu'au Quartier Général à deux pâtés de maisons. Il savait désormais ce qu'il devait faire, la petite leçon de morale de son épouse lui avait remis les idées en place. Il était Lieutenant-Colonel, bénéficiant d'une influence et d'une puissance enviée de tous, chaque chose qu'il avait entrepris, il le réussissait. Cette mission n'en serait pas une exception.
Sur le chemin enneigé, il ne pouvait s'empêcher de penser au monstre qu'est Rafe Wagner à ses yeux. Cet homme, ou du moins le peu qu'il en a l'air hante ses nuits. Il le revoie, chaque soir, jeter les têtes de ses soldats sur un drapeau communiste ensanglanté, les léchouilles des flammes donnaient à ses prunelles une apparence démoniaque, tout comme le rictus impitoyable plaqué sur ses lèvres fines, désormais balafrées. Il le revoie, lui et les hommes furibonds qu'il commande. Le Major nazi était cruel, sans pitié, féroce, efficace dans tout ce qu'il entreprenait, lui aussi. Il a vu la façon dont les SS lui obéissaient, comment ils étaient formés... Les Soviétiques ont subi ce même genre de formation dénuée de toute humanité, cette capacité de pouvoir mourir pour leurs idées... Néanmoins, les Boches avaient quelque chose qu'aucun peuple européen n'avait, la folie, une folie pure et dure, une folie telle qu'ils n'en ont plus aucune morale. Ils ne savent plus que relève du mal et du bien. Eduard a compris que ce fameux Rafe a fondé quelque chose d'autre qu'un simple esprit d'équipe unie par les mêmes pensées, c'est pour cette raison que lui et sa troupe sont si terrifiants.
« Lieutenant-Colonel Vetrograd... sourit son supérieur devant son bureau. Que me vaut cet honneur ?
– J'ai trouvé comment ramener l'espion. Je doute que vous approuviez mes façons de faire, mais sa mission est finie, rien ne fonctionne. Il faut passer à la vitesse supérieure.
– Je suis aussi ton camarade, alors je vais essayer d'être compréhensif, répond le vieil homme, connaissant l'amitié liant l'espion et le jeune officier. »
Le plus haut gradé l'invita à s'asseoir en face de lui, sauf que Vetrograd resta tendu.
« Je vais écrire une lettre à l'espion. Je vais l'envoyer à leur base SS à Berlin. Dans cette lettre, je dirai à quel point notre amitié me manque, à quel point son travail d'observation intense doit être dur... Je divulguerai autant d'informations que nécessaire. Je sais qu'il y a de très fortes chances qu'il soit tué, mais je vais l'envoyer lorsque nous reprendrons d'assaut l'Ouest, il pourra ainsi s'enfuir et rentrer avec nous. Je devrai dévoiler son véritable nom, et le mien.
– Hmm... Je vois que tu réfléchis intensément à ce sujet. J'y ai aussi réfléchi, nous ne pouvons pas perdre espoir. Cependant, bien que j'accepte ton idée. Tu enverras tout de suite la lettre, je ne veux pas attendre, pas quand de si importants enjeux sont entre les mains de notre envoyé.
– Avez-vous prévu quelque chose si je l'envoie maintenant ?
– J'enverrai dès ce soir des hommes du KGB qui pénétreront dans Berlin pour l'exfiltrer dès que la lettre sera ouverte et lue par le concerné. C'est l'espion qui sera espionné, sourit l'autre homme, les yeux pétillant de fierté face à son poulain. »
Vetrograd acquiesce, mais demande tous les détails possibles et inimaginables concernant ses futures retrouvailles avec son éternel compère. Son appréhension n'a jamais aussi grande. Il souhaite le retrouver, plus que jamais, il souhaite le retrouver pour qu'ils démolissent les allemands ensemble, comme ils s'étaient promis avant qu'il parte vers le Troisième Reich. Son estomac se serre, réalisant que les années ont passé depuis.
« Vetrograd, l'espion est aussi un de mes camarades. Je ferai tout pour qu'il soit protégé chez l'Ennemi. Vas écrire cette lettre, je te promets que ce sera bientôt terminé. »
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Le Sociopathe
Ficción históricaC'est en 1938 que tout commence, dans une Allemagne nazie déchirée par la haine et glorifiée par une puissance idéologique. Dans ce chaos des esprits se montre Klaus Hoffmann, jeune soldat SS, trop jeune pour se montrer et normalement trop jeune pou...
