J'ai hésité je ne sais combien de temps à faire ce que je m'apprête à faire. Après avoir raconté les exploits de Wagner à mon ami, celui-ci m'a conseillé d'aller le voir, par politesse envers un supérieur. Par principe, je me dois de l'interrompre dans je ne sais quelle de ses activités, avant que mes remords et mon entêtement aient raison de moi.
Le Capitaine m'ordonne de rentrer.
Mon cœur bat beaucoup trop fort face à lui, de le voir ainsi, l'air fatigué, en colère après le monde et lui-même... Une partie égoïste de mon âme ne veut pas que ce soit ma faute et l'autre voudrait s'asseoir avec lui pour lui demander ce qui le tracasse. Je déglutis avec difficulté, me rappelant que je ne suis pas là pour jouer le psychologue, bien qu'il en ait grandement besoin. Son silence perturbe le peu de contrôle que j'ai sur moi-même, je n'attends pas son invitation avant de me poser sur le fauteuil à côté du bureau. J'observe son visage brillant sous le feu de sa cigarette, et tout à coup, je revois également sa détermination au milieu des brasiers à me sortir de la synagogue.
« Qu'as-tu à me dire ? »
Sa voix résonne dans chaque parcelle de mon corps, ce qui me rappelle à l'ordre. Je suis là pour lui dire une phrase, simple, concise, sans arrière pensée pour repartir à mes occupations, à ses ordres. Je sens déjà ses yeux amusés sur moi, alors je toussote, et essaie de reprendre mes esprits.
« Je tenais à vous remercier de nous avoir sauvé cette nuit. »
Je tourne la tête vers Wagner, nos yeux se rencontrent et pour la première fois depuis que je l'ai rencontré, il sourit. Pas ce genre de sourire machiavélique où ses lèvre s'incurvent, mais un sourire où ses prunelles suivent le mouvement par la même occasion, ils se plissent à en faire apparaître une fossette sur sa joue droite.
« Je suis venu te sauver toi, juste toi, insiste-t-il. »
J'ignore les sensations étranges qui tordent mes tripes. Une partie de moi sait pertinemment que le Capitaine n'est pas venu pour sauver quelqu'un d'autre que moi, mais l'entendre le dire, le clamer sans aucune retenue change tout. Nous nous regardons je ne sais combien de temps avant que Wagner détourne les yeux.
« Vous me fuyez ? Je me permets de demander. »
Ses prunelles s'illuminent d'une lueur que je ne sais interpréter. Il penche son visage marqué par la masculinité vers moi, et je suis prêt à tout pour lui tenir tête, qu'il ne se dise pas que j'ai besoin de lui.
« Quoi ? Tu veux que je te regarde jusqu'à ne plus en pouvoir ? »
Oui.
« Non, je rétorque en ricanant, je n'ai pas envie d'avoir la nausée ! »
Pendant quelques instants, nous discutons de tout et n'importe quoi, en oubliant que cette nuit, nous avons fait couler le sang comme jamais auparavant. Je suis conscient qu'il remarque mes œillades insistantes, vu la discrétion dont je fais souvent preuve, mais je m'en moque pas mal, le voir sans presque aucun artifice, c'est comme voir une peinture impressionniste française pour la première fois. Nous sommes en extase devant la particularité de la chose, on déshabille l'œuvre du regard sans oser la toucher, de peur qu'elle ne se détériore sous nos doigts.
« Je peux te demander quelque chose ?
– C'est vous le Capitaine, je le nargue. »
Il sourit dans ma direction, ce qui me laisse le temps de voir à quel point il paraît épuisé avec ses cernes violacés tâchant son teint de porcelaine.
« Penses-tu que si une personne ne donne plus de signe de vie pendant 20 ans signifie qu'elle a eu un soucis ? »
Sa question me prend de court, je l'observe d'un œil curieux, me demandant à qui il fait allusion. Sa mère ? Pas possible. Ma première hypothèse est l'absence paternelle, la majorité des hommes prennent l'habitude de faire des enfants et les traiter comme des inconnus par la suite.
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Le Sociopathe
Tarihi KurguC'est en 1938 que tout commence, dans une Allemagne nazie déchirée par la haine et glorifiée par une puissance idéologique. Dans ce chaos des esprits se montre Klaus Hoffmann, jeune soldat SS, trop jeune pour se montrer et normalement trop jeune pou...
