Le visage de ma mère se serre, je vois dans ses yeux les souvenirs douloureux de sa jeunesse ressurgir. Les souvenirs de sa vie d'étrangère à York, sa volonté de s'intégrer dans un pays qui n'est pas le sien. Les souvenirs avec Catherine, cette femme qu'elle s'est efforcée de haïr jusqu'à ce que son subconscient l'emporte. Les souvenirs de son agression par Owen Smith, ceux avec Rafe, ceux où elle a vu sa bien-aimée mourir brûlée, ceux où elle a dû rentrer en Russie pour se marier en urgence. J'essaie de lui sourire, pour la rassurer, ayant encore omis une partie de la vérité.
« Je me moque pas mal que ta plus belle histoire ait été avec Catherine Smith, ce qui compte c'est qu'elle t'a bien traité pendant toutes ces années. »
Elle hoche la tête, remettant une mèche de cheveux derrière son oreille. Je sais que c'est terrible d'aborder ce genre d'histoire interdite, bannie par toutes les sociétés.
« Alexei, que s'est-il passé avec Rafe ? Me demande-t-elle, comme si elle sentait que je cachais quelque chose, comme si elle sentait qu'elle m'avait transmis la malédiction de devoir quitter celui qu'on aime pour les conventions européennes.
– Maman... je... Nous nous sommes aimés, mutuellement, pendant sept ans et... »
Je n'ai pas le temps de finir ma phrase que sa gifle me fait tourner de l'œil. J'appuie ma main sur cette joue endolorie, éberlué par cette violence soudaine. Je la regarde, tétanisé, mon cœur brisé se réduisant à un état de poussière. Son visage maternel se déforme, elle réalise ce qu'elle vient de faire avec effroi. Gifler son enfant est pour elle quelque chose d'impardonnable. Elle entrouvre les lèvres avant de m'assommer d'excuses. J'hausse les épaules d'un air peu atteint.
« Je suis désolée, Alexei. J'ai vécu la même situation à quelques variantes près. Vous n'auriez pas dû enfin ! Ça va forcément se savoir, ils l'ont su pour Catherine et moi, c'est pour ça qu'elle a été brûlée. Sauf que je ne supporterai pas qu'on te fasse du mal, ni à toi, ni à Rafe. Je te remercie de t'être confié à moi. »
Tout comme Rafe, après s'être ouverte à moi, elle se referme dans sa froideur et son manque d'empathie, elle tourne les talons et me laisse seul face à moi-même.
Je lui ai dit la vérité, Rafe, je lui ai dit. Elle ne t'a pas oublié.
Je passe la première semaine de l'année 1945 à protéger les aérodromes des raids de la Luftwaffe, même si l'armée aérienne de l'Allemagne ne se contente pas des spots stratégiques, elle bombarde tout, allant jusqu'aux écoles.
Je reste bloqué dans un nouveau cercle vicieux, la honte de m'être confié à ma mère, la honte d'avoir avoué haut et fort mon échec, d'avoir aimé un homme. Bien qu'elle agit de la même manière avec moi, je ne peux m'empêcher de me dire qu'elle est déçue. Elle me l'a souvent répété, que rien n'avait changé, qu'elle est soulagée que je lui ai parlé de ce qu'il s'est passé, qu'elle ne me voit pas comme un nazi refoulé mais comme un russe qui a été humain. Je soupire, assis sur le toit-terrasse du QG, je réfléchis.
Je pense aussi à Rafe, comme toujours. La situation en Allemagne se dégrade à une vitesse grand V, au point que le Führer a ordonné que tous ceux, hommes et femmes, en âge de tenir une arme se mobilisent pour défendre le Reich jusqu'à l'anéantissement. Il se confond si bien dans cet environnement chaotique, je sais qu'il a dû replonger dans sa haine et ça fait terriblement mal. Car j'étais là pour l'y en sortir, j'étais là pour l'inciter à montrer son humanité aux autres. Je suis sûr qu'il trouve un réconfort malsain dans la violence. Je suis également certain qu'il n'oubliera cette partie de lui que j'ai fait renaître, cette partie bienveillante, soucieuse de prendre soin de ses soldats, sensible et romantique.
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Le Sociopathe
Historical FictionC'est en 1938 que tout commence, dans une Allemagne nazie déchirée par la haine et glorifiée par une puissance idéologique. Dans ce chaos des esprits se montre Klaus Hoffmann, jeune soldat SS, trop jeune pour se montrer et normalement trop jeune pou...
