Deux semaines depuis que j'ai revu ce visage, ces yeux, cet être tout entier pour lequel donner mon dernier souffle serait une bénédiction. Nous sommes restés tous cachés dans une grotte des montagnes à l'orée de la capitale. Je suis hanté par ces images. Le corps d'Eduard. Le corps de l'officier allemand que j'ai abattu pour le protéger. Les mains ensanglantées de l'homme que j'aime. Tout me revient en tête. Je n'arrive pas à l'oublier. Son regard résigné en partant à toutes jambes au milieu de la mêlée, son temps de réaction infiniment long, juste pour repousser l'inévitable.
Ce genre de retrouvailles ne devrait pas exister. J'étais prêt à tout quitter. J'étais prêt à abandonner mon ami sur un coup de tête, j'étais prêt à prendre Rafe dans la main, l'entraîner avec moi dans les profondeurs des bois détruits pour aller loin d'ici, dans un monde où nous serons que nous deux. Mais Eduard a trop sacrifié pour que je l'abandonne à moitié mort, que je l'abandonne alors que j'étais témoin. Je devais lui rendre la pareille, dans un but égoïste d'atténuer ce sentiment de culpabilité de ne pas l'avoir vengé. L'homme que j'aime l'a tabassé sans aucun scrupule, à mains nues, au milieu du chaos. Il l'a roué de coups jusqu'à ce qu'il ne puisse plus se relever. Je devrais lui en vouloir, j'ai essayé, pendant deux semaines. Je ne peux pas, pour la simple et bonne raison que je ne sais pas comment j'aurais agi en situation inverse. Je n'en sais rien. Ce que je sais en revanche, c'est que la guerre nous fait accomplir des choses inhumaines. Nos émotions sont décuplées au point qu'elles finissent par nous ronger. J'ai confié à Rafe toute ma vie sur un plateau d'argent, ma relation avec Eduard, en temps normal, il ne lui aurait jamais fait de mal, jamais il aurait touché un cheveu de celui qui m'a aidé, celui que j'ai considéré comme un membre de ma famille.
Mon ami parvient à se redresser de sa couche sans aide. Assis sur un rocher, je le regarde. Les ecchymoses se sont presque estompées, mais son visage est déformé par une haine que je ne lui connaissais pas. Il titube légèrement, en silence.
« On y va, on suit les troupes de Joukov, dans le nord de Berlin, me dit-il froidement.
– Bien, Colonel. »
Il garde le silence, ramenant ses hommes d'un petit signe de tête formel. L'éclat solaire qui l'habitait s'est totalement dissout après s'être retrouvé sous la domination de Rafe, et à chaque fois que j'ai essayé d'aborder le sujet, dans le meilleur des cas, il se rétractait ou m'envoyait vulgairement balader. Je suis fatigué de lui courir après. Eduard sait que je suis là, je lui ai fait comprendre que je serai là quand il sera prêt à se confier sur tous les secrets qu'il entasse.
Je me range avec les autres, refusant jusqu'au bout l'idée de fouler le sol de Berlin en tant qu'ennemi, fouler la ville qui m'a tout offert pour la rendre esclave de ma nation. Je ravale ces sentiments, me dis que plus je réfléchirai à ces choses dont on ne peut plus rien changer, moins mes chances de survie sont élevées. Notre Colonel nous sonde d'un air grave, avant de déblatérer un long monologue que je n'arrive pas à entendre, perdu dans une contrée parallèle de mon esprit. J'entends ce qu'on disait à Klaus Hoffmann et que j'ai fini par croire sincère.
« Heureusement que l'Allemagne a des soldats comme vous pour la défendre. »
« Vous êtes un de nos meilleurs alliés, un des seuls qui ne nous fera pas souffrir car vous voyez l'humanité de chacun. »
« Merci pour tout. »
Je suis désolé. Terriblement désolé.
Je réussis à contrôler ma respiration lorsque nous commençons notre marche derrière les troupes blindées, désormais habitués au bruit tonitruant des obus démolissant les infrastructures dans une symphonie délirante. Je marche, puis au coup de sifflet d'Eduard, nous devrons nous séparer en deux groupes. Je fais partie de lui qui doit se charger du Reichstag. La célèbre alarme sonne dans toute la ville, aiguë, stridente, suivie de cris de panique qui me donnent en de faire marche arrière. J'aperçois une femme courir avec son enfant dans les bras. Un obus part au même moment dans leur direction. J'entrouvre les lèvres, tétanisé de ne plus les voir.
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Le Sociopathe
Historical FictionC'est en 1938 que tout commence, dans une Allemagne nazie déchirée par la haine et glorifiée par une puissance idéologique. Dans ce chaos des esprits se montre Klaus Hoffmann, jeune soldat SS, trop jeune pour se montrer et normalement trop jeune pou...
