Le voyage du retour s'est annoncé plus compliqué que ce que je l'aurais cru. Une semaine est passée depuis que j'ai tourné le dos à Rafe, une longue semaine enfermé dans un wagon avec des soldats allemands retournant sur le Front de l'Est après leur permission. J'ai deux jours de retour sur la planification très précise d'Eduard, je lui raconterai plus tard que j'ai dû me battre au corps à corps avec des résistants polonais et slaves. Je profite de l'ambiance morose du wagon, englouti dans un monde parallèle. Englouti dans un monde où je reste en Allemagne avec mon Major bien-aimé, un monde où je n'aurais pas perdu mon meilleur ami... En bref, un monde imaginaire n'existant que dans mon esprit, un monde possible que dans une autre vie.
Sauf que nous n'avons que celle-ci.
Je pose ma tête sur la fenêtre, qui tremble sous les cahots du train. Des obus tombent tous les dix mètres, très rapidement, intensément, laissant les Balkans comme un tas de ruines, à l'image de Berlin que j'ai quitté.
A l'image de Berlin que tu as défendu comme un vrai allemand.
A cause des zones de combat qui prennent de plus en plus de place sur le continent est-européen, le cortège de wagons a dû faire je ne sais combien de détours, au point que je ne sais même pas où nous sommes. Je suppose que l'Allemagne est loin derrière nous, et cette pensée me fait terriblement mal au cœur. Cette nation est derrière moi désormais, alors que j'ai saigné pour elle, que je l'ai chérie avec un engouement désastreux. Comment suis-je censé protéger l'Union Soviétique après sept ans d'absence ? Les autres russes me considéreront-ils comme l'un des leurs ? Tout un tas de questions jalonnent mon cerveau, et je suis incapable de répondre à une seule.
L'appréhension me tord l'estomac. Je vais rentrer à Moscou. J'ai du mal à y croire. J'ai surtout du mal à m'en réjouir alors que j'ai laissé Rafe derrière moi. J'ai vu son regard il y a une semaine, j'ai vu son blanc d'œil injecté de sang, sa mâchoire crispée. J'ai vu à quel point mon départ le tue et continue de le faire souffrir actuellement, et je ne peux rien faire. Je sais qu'il ne s'en remettra pas, je sais qu'il va replonger dans cette haine qui l'habitait quand je l'ai rencontré. Mais cette fois, il n'y aura personne, personne pour voir le vrai lui sous cette carapace de monstruosité.
Je vais retrouver Eduard, je vais retrouver mon éternel ami et pourtant je ne peux que penser à Günther. Günther, ce brave Günther. Il ne sort pas de mes pensées, ces pensées effrayantes de l'oublier, ou de faire un transfert de sa personnalité sur celle de mon camarade Vetrograd. Les deux sont si similaires et différents à la fois... Je vais retrouver tout ce que j'ai laissé il y a sept ans.
L'arrêt du train me coupe de mes tergiversations. Je prends mon courage à deux mains, j'attrape un homme de la Wehrmacht par la manche. Il se retourne d'un air agressif, sûrement exténué par ces années de conflit qui semblent interminables, il pose des yeux bleu océan dédaigneux sur moi.
« Quoi ?!
– Dis-moi, sais-tu où nous sommes ?
– A quelques kilomètres de Gomel, en Biélorussie, me répond-il avant de s'éclipser à toute vitesse, avant même que j'ai le temps de le remercier. »
Quelques heures, moins de vingt-quatre heures et je serai à Moscou.
Je repense à Rafe. Je ne pensais pas que ce serait si compliqué de quitter quelqu'un avec qui j'ai passé la majorité de mon temps. Quitter une personne qui a vu le pire de vous et qui a choisi de rester, comment l'oublier ? J'en viens à me demander s'il a lu mon mot. J'espère qu'il va bien, qu'il ne se laisse pas abattre. S'il doit me détester pour avancer, je suis prêt à encaisser sa haine. Le laisser est la pire chose au monde. Il a ses soldats, il les considère comme sa seule famille, il ne peut pas faillir. Il n'a pas le droit de faillir, il me l'a promis. Rafe est un homme de parole.
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Le Sociopathe
Ficción históricaC'est en 1938 que tout commence, dans une Allemagne nazie déchirée par la haine et glorifiée par une puissance idéologique. Dans ce chaos des esprits se montre Klaus Hoffmann, jeune soldat SS, trop jeune pour se montrer et normalement trop jeune pou...
