12- Deux Âmes (2/2)

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— Je... je le savais, grinça la vampire en montrant les dents. Je savais que tu cachais quelque chose derrière tes sourires d'ange et ta poussière de fée.

La main clouée à l'arbre, Lizzie ne pouvait s'échapper. Elle ne le souhaitait pas non plus. Où serait-elle allée ? Dès que Joanne préviendrait le conseil des vampires, elle serait traquée dans le monde des ombrumes tout entier. Pas question de se rendre au palais des fées, c'était beaucoup trop évident. Rien que Tom pourrait sentir sa trace à des centaines de mètres.

Tom. Lui viendrait-il seulement en aide ou s'impliquerait-il corps et âme dans la chasse contre celle qui l'avait trahie ? À cette pensée, une pierre sembla remplacer le cœur de Lizzie, et le blanc monta à ses joues.

Toujours en colère, Joanne bondit sur elle et lui empoigna la gorge, prête à l'étouffer. Lizzie laissa fuir  un cri de panique, terrorisée à l'idée de vivre ses dernières secondes. Cependant, l'emprise se deserra derechef et les yeux gris de la vampire sortirent de leurs orbites, révulsés. Elle s'écroula sur le sol,les membres désordonnés, le buste immobile.

— Ne me remercie pas, ironisa Étincelle, dans son dos, dont les doigts avaient pris la couleur d'une tartine brûlée.

— Elle est...morte ? balbutia Lizzie en s'accroupissant pour tâter le pouls de la victime au niveau du cou.

— Presque. Mais je peux toujours réparer cette erreur, s'enthousiasma la maléfique d'une voix légère en dessinant dans les airs quelques volutes de fumées noires.

Si elle était persuadée que la proposition d'Etincelle ne la  conduirait pas à son éveil, —sans doute  refusé par l'esprit enchanteur du chêne —, Lizzie n'envisagea pas une seconde de blesser d'avantage Joanne. Sans la Sombrume hantant  sa tête, elle se sentait plus libre de ses choix, mais aussi nettement plus vulnérable. Étincelle gonflait d'une magie surpuissante, et elle redoutait une excentricité de sa part, ou bien un brasier de joie pour célébrer ses secondes de liberté.

— Étincelle, ne fais pas de bêtises en mon absence, se contenta-t-elle de répondre.

Une auréole blanche s'envola, comme un nuage, au-dessus de leur chevelure.

— Enfin, tu me connais, je ne fais jamais de bêtises. Tu peux partir tranquille.

La lueur dorée s'effaça, signifiant que le temps était compté. Alors, espérant de tout cœur pouvoir réparer les éventuels dégâts à son retour, la jeune fée enfonça son bras au creux de l'arbre. Elle posa une dernière fois son regard sur l'endormie puis sur son alter ego :

— Tu penses qu'elle se souviendra de nous ?

— Impossible, j'y ai veillé. A son réveil, elle aura tout oublié de moi.

Les lèvres de la Sombrume s'arrondirent.

— Vas y, je suis la seule qui ait le droit de rentrer dans ta tête, l'encouragea-t-elle d'un signe de la main.

Comme s'il l'avait écoutée, le Chêne engloutit Lizzie, qui n'entendit plus qu'un murmure moqueur.

— Oh ai-je précisé qu'à son réveil, Joanne risquait d'être complètement ivre ?

Mais Lizzie ne put répliquer, car déjà, le décor de la forêt se changea en roseraie divine.

***

Chaque individu possède son jardin privé. Un lieu qui correspond à nos aspirations, notre personnalité ou encore notre avenir. Le mien était blanc, entièrement blanc comme un océan de coton. Peut-être car avoir le sens du sacrifice lavait l'âme, ou que j'étais censée incarner la perfection, comme ma sœur Evangeline.

Celui de Lizzie, ma nièce, avait tout comme elle deux facettes. La première fleurie de roses blanches, rouges et jaunes brillait sous le contrôle éblouissant du soleil. Une rivière aussi claire que le cristal serpentait entre les rochers d'argent et les touffes d'herbes vertes. Elle passait sous une arche de pierre, couverte de diamants, et continuait sa route dans l'autre partie. Celle d' Étincelle.

Derrière un gigantesque portail clos, Lizzie  discerna des ruines sous un champ de nuages blancs. Une petite fille pleurait sur un rocher, la tête entre ses mains. Lizzie n'avait pu voir son visage mais ses cheveux blond platine lui rappelaient ceux de sa mère.

Puis, la petite fille grandit et se metamorphosa en jeune fée, toujours noyée de sanglots. Une goutte de sang s'échappa de son doigts et humidifia la terre sèche. Elle recita un poème et sur un sceptre de verre, germant depuis le sol pourtant stérile, elle crispa ses doigts.

Un homme aux cheveux de jais  apparut enfin et  l'enferma dans ses bras.

— Jay, souffla Lizzie en empoignant les barreaux.

Alors les pleurs se turent pour l'ombre d'un sourire. La femme  embrassa son prince. Il caressa du bout de son pouce la joue de la reine et en essuya une larme, mais son expression inspirait le mécontentement et la douleur. La reine recula.

— Qu'est ce que je pouvais faire sans toi ? se défendit-elle d'une voix brisée.

— Tu vas devoir t'y faire. Tu dois penser à tes enfants, tu ne peux pas faire ça, Evie. Tu ne peux pas...

— Je ne pourrais pas les élever sans toi. Ils ont tes yeux. Ils me rappellent à quel point leur père était merveilleux. À quel point je t'aimais.

Sa robe en pétales de lys se souleva sous le vent frais, et elle se blottit dans les bras de son mari, fragile.

— Je ne serais pas lui. Gérald, Miele, Aquarelle, Fly, Neige , Carole... ils ont tous besoin d'avancer, pas d'une copie de leur père. Jay est devenu une étoile, il ne reviendra pas.

Lizzie ouvrit grands les yeux, reconnaissant la scène. L'homme en face de sa mère n'était rien d'autre qu'une Sombrume. Une entité née d'un chagrin d'amour.

Cette créature, c'était elle.

— C'est trop tard, je t'ai créé.

— Alors fais que je devienne une autre. Transforme moi en la pire créature, et ote moi la vie. C'est ce que Jay aurait souhaité.

Evangeline ferma les paupières, pensive. Lizzie savait quel avait été son choix final mais le voir de ses propres yeux l'émut.

— Je veux un enfant, déclara la reine. Une fée née d'une rose à épines, je veux que ses ailes soient gigantesques. Je veux me rappeler chaque jour de sa différence. Qu'elle soit monstrueuse.

Elle avait pensé qu'un être sans défense serait plus facile à tuer. Mais lorsqu'une rose  fleurit à ses pieds et qu'un bébé fée, muni d'ailes de chauve-souris et de cornes de bélier, s'époumonna entre ses pétales comme le plus banal des nourrissons, Evangeline perdit la force de le réduire en cendres.

L'éternelle fibre maternelle sans doute.

Elle recueillit l'enfant dans ses bras, et la berça. Du bout des doigts, elle changea ses ailes, les déploya, et retira ses cornes. La Sombrume la fixait avec interrogation de ses yeux  roses, aussi lumineux que ceux de la reine. Sa petite main potelée tirait les mèches blondes de la mère, et son rire sembla embellir ce lieu d'ombres et de ruines.

— Je retire ce que je viens dire, tu ne seras jamais monstrueuse... Lizzie. Tu seras une fée merveilleuse, tu auras une famille incroyable et tu connaîtras le bonheur. Je veillerai à ce que jamais tu ne t'eveilles.

Elle l'embrassa sur le front, et disparut dans le brouillard, taisant à jamais son secret.

Rouge grenade (terminée) Où les histoires vivent. Découvrez maintenant