24. Nouvelle écriture

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Je somnolais en plein cours de SES. J'avais passé toute la nuit à faire mes devoirs, sans même voir le temps passer. C'était comme si j'étais hypnotisée, happée par cette force familière et réconfortante. Au moins, même si je n'avais pas dormi, je n'avais pas non plus écrit de lettre. Et je serais bien trop épuisée ce jour-là pour ne serait-ce qu'y penser.

Cependant, je n'allais pas tenir toute la journée... en plus ça tombait sur un jour où je n'avais pas d'heure d'étude. 

Laissez-moi dormir...

— J'espère que mon cours ne vous dérange pas trop, mademoiselle Gwen.

Je me redressai aussitôt, tout à coup bien réveillée. Mon professeur se tenait devant mon bureau, bras croisés et le visage dur. Ses traits figés dans une expression de colère indiquaient qu'il se retenait pour ne pas exploser. Je ne comprenais cependant pas pourquoi. Certes, ce devait être énervant et vexant de voir un élève s'endormir à son cours, mais là, on aurait dit que j'avais tué un membre de sa famille.

— Les professeurs disent beaucoup de bien de vous, mais il semblerait que vous fayotez avec eux. 

Quelques rires échappèrent à la classe et je me ratatinai. Pourquoi avais-je ce genre de remarque alors que c'était la première fois que je me montrais sous un mauvais jour ? C'était comme s'il attendait ce moment depuis le début de l'année.

— Je vous rappelle que vous avez le bac de français l'année prochaine. J'espère que vous n'oubliez pas que c'est à anonyme et que vous ne pourrez pas passer sous le bureau.

J'écarquillai les yeux et les traits de mon visage se tendirent sous le sous entendu. Ce n'était pas une remarque inhabituelle chez ce professeur, mais il ne visait jamais les élèves. Encore moins avec ce regard.

Les éclats de rire m'apparaissaient comme une vague qui venait me noyer, alors que je ne faisais aucun geste pour remonter à la surface.

Dans un geste mécanique et incontrôlé, je fis racler ma chaise et me précipitai hors de la salle. Mon professeur m'appela mais je l'entendais à peine. Je laissai mes jambes me conduire aux toilettes et m'enfermai dans une cabine. 

Je me glissai contre le mur, mais je sentais à peine le sol sous mes fesses. 

Je n'arrivais pas à croire que le professeur avait pu dire ça de moi. Il avait un humour particulier, mais, le regard qu'il m'avait lancé... il semblait avoir une dent contre moi. Pourtant je ne lui avait rien fait ! J'étais invisible, je ne causais de tort à personne, et encore moins à un professeur.

Je dois écrire.

Cette pensée m'apparut comme une évidence. Sauf que je ne pouvais pas. Et puis... ce n'était pas ce que mon coeur criait étonnamment. Il me criait un texte. Une tornade d'idées et d'émotions me submergea et j'eus besoin de les déverser.

Je sortis mon téléphone de ma sacoche. Et j'écrivais. Je crachais des mots que je ne comprenais même pas. Mes doigts bougeaient tout seul, mon cerveau toujours dans le vague. A cet instant je n'étais plus là. Le vide m'embrassait. Et c'était jouissif.

Un tambourinement à la porte de la cabine me ramena à la réalité avec la force d'un coup dans l'abdomen et j'étouffai un cri. Je manquai de faire tomber mon téléphone mais je le rattrapai à temps et le serrai contre ma poitrine contre laquelle mon coeur s'acharnait.

— Gwen ? C'est toi qui est là dedans ? s'enquit Allissia.

— Allissia ? lâchai-je, surprise. 

Que faisait elle là ? Le professeur m'avait peut-être laissé sortir moi parce que je l'avais pris de court, mais je doutais qu'il accepte pour quelqu'un d'autre. Et il n'était pas du genre à courir derrière une élève qui "faisait l'idiote". Et cela ne faisait que dix minutes que j'avais quitté le cours.

— Les filles ! Je l'ai trouvé !

Des pas retentirent pour se planter devant ma cabine. Les filles ? Illyana et Séverilla étaient là elles aussi ? Séverilla avait quitté le cours pour moi ?

— Gwen, c'est nous, tu peux ouvrir, me rassura Séverilla.

Partir d'un cours de SES était déjà une erreur pour un élève, mais si trois autres suivaient... et mes amis l'avaient fait. Séverilla l'avait fait. Elle avait désobéi aux règles d'un professeur. Pour moi ?

— Gwen, on n'est pas là pour te faire la morale ou quoi, c'est vraiment pas notre genre, ajouta Illyana.

Je sais... je sais.

La vue obstruée de larmes, je cherchai à taton le verrou pour le retirer. La porte grinça alors qu'elle s'entrouvrait. Les filles finirent le travail et Allissia se jeta aussitôt sur moi, bientôt imitée par les deux autres qui se mirent de chaque côté. Séverilla se fichant bien d'être presque collé à la cuvette des toilettes. 

Aucune de nous n'était dans une position confortable, mais aucune ne bougea.

La chaleur de leur étreinte était si agréable que je me laissais aller ; je me blotissai un peu plus dans leur bras et mes larmes tracèrent leur chemin sans résistance.

Lorsque je fus calmée, je m'éloignai un peu, pour leur indiquer que j'allais mieux.

— Merci d'être venu, mais vous n'auriez pas dû quitter le cours pour moi....

— On s'en fiche du cours, ce prof est un connard de toute façon, cracha Illyana.

— Il devrait avoir honte, ce n'est pas digne d'un professeur, ajouta Séverilla. 

Ce devait être l'une des premières fois que je la voyais aussi énervée, surtout contre un professeur. Elle qui avait l'image de l'élève parfaite, le modèle que j'enviais d'ailleurs souvent.

— Les filles... je... je sais pas quoi vous dire...

— Pas besoin de parler ! répliqua Allissia qui m'enlaça de nouveau. 

Mon coeur non plus ne savait pas. Il ne savait pas s'il appréciait ce moment, ou s'il voulait me faire payer. Mais d'un côté, pour la première fois, je ne me sentais pas honteuse à l'idée de me sentir mal et pleurer. Je ne me sentais pas responsable. 

— Qu'est-ce que tu faisais sur ton téléphone, au fait ? m'interrogea Séverilla.

Je manquai de déglutir, pensant à ce qui se serait passé si j'avais écris une lettre. Parce que je n'aurais pas pensé à la ranger, et elles auraient découvert la vérité. Et je n'avais pas besoin de cela à l'instant.

— J'écrivais juste un truc comme ça pour me changer les idées.

Et, sans savoir pourquoi, une pointe de fierté remplissait les mots.

***

Allongée sur mon lit, une main derrière la tête et l'autre sur mon ventre, je réfléchissai à ce qu'il s'était passé. Non seulement je n'avais pas eu le besoin d'écrire une lettre, mais en plus ce que j'avais écrit à la place m'avait fait me sentir bien. Même si les émotions avaient été torsadées comme un torchon avec l'arrivée inattendue des filles. 

J'arrivais à m'en rendre compte maintenant, mais les lettres — et ça me tuais de l'admettre — ne me faisaient pas autant de bien que ce que je pensais. Ce que j'y écrivais n'était pas faux, j'en ressentais le besoin parce que c'était de ma faute. Et le mal causé, une simple punition pour avoir fait sortir ça de moi.

Peut être que je me trompais et que la prochaine fois que j'écrirai un simple texte à la place, ça ne changerait pas mes émotions, mais quelque chose au fond de moi avait envie d'y croire.

Après tout, si écrire une fiction pour m'amuser me suffisait, cela rendait plus facile le fait de cacher les lettres.

Alors c'était ça la magie de l'écriture ? C'était vraiment incroyable...

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