21. Maurice

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MAURICE

Le vieil inventeur grogna en ouvrant les yeux. Ses rêves avaient été peuplés de mauvais souvenirs plus ou moins inventés, tels que l'arrivée rocambolesque d'un nouveau scientifique au laboratoire. Un grand blond athlétique se prénommant Vladimir, plus intelligent que lui, magnifique et séduisant. Sa secrétaire Galina tombait immédiatement sous son charme et le délaissait, lui, Maurice Lalie, le nouveau génie de ce siècle. Non, ça c'est un rêve. Je suis seul dans ce laboratoire avec ce gringalet de Petrov qui tire au flan discrètement d'une paillasse à une autre. Mais étale ta fainéantise autant que tu veux, mon petit, ce sera mon nom qu'on donnera à ce qui sortira de ce labo !

Maurice bâilla bruyamment en se tournant de l'autre côté et referma les yeux, appréciant le confort inespéré de ce lit moelleux. C'est sûr, c'est mieux que la terre du labyrinthe. Maurice se rendit alors compte de l'étrangeté de la situation. Attends un peu, Lalie, utilise ton cerveau.

L'inventeur se força à rouvrir les paupières, remua et se retrouva le visage collé à une épaisse couette bleue. C'est un bon lit, en plus, fichtre ! Il se redressa avec difficulté, maudissant intérieurement ses vieux os. Je ne suis plus fait pour m'endormir par terre, moi...

Maurice jeta un coup d'œil autour de lui et grimaça. La pièce était en réalité un grand dortoir où trônaient onze autres lits identiques au sien. Ça fait beaucoup plus de gens que prévu, ça ! Il tourna la tête vers la droite et s'aperçut qu'un jeune homme était également réveillé. Ils se toisèrent sans dire un mot, à demi effrayés et sceptiques, se demandant par où commencer. Salut, je suis un inventeur de 1949, des questions peut-être ? Le silence devint assourdissant tandis que Maurice se léchait les lèvres, dans l'expectative. Il se décida enfin à parler.

« Alors, on me fait des œillades, gamin ?

— Des œillades ? s'étouffa l'autre en ôtant la couette de ses jambes musclées et s'asseyant au bord du lit.

— Me fais pas des clins d'œil comme ça, je suis un vieil homme mature et discipliné.

— Ah, tu veux parler de mon œil fermé ! s'exclama-t-il en portant sa main au visage par réflexe. C'est normal, c'est juste un coup de nurko. Enfin, un ernaque de plus, quoi.

— Hein ?! Mais qu'est-ce qu'il me parle en zoulou, le gosse ? Un nurko ? Ernaque quoi ?

— Désolé, ce sont des mots de 5032. J'imagine que tu as vécu avant moi, n'est-ce pas ? Présente-toi donc, ce sera plus simple. »

Est-ce qu'il tutoie tout le monde comme ça ? Oh, et puis, je fais la même chose, après tout... Maurice frotta ses joues aux pommettes saillantes, confus. Il s'était habitué à représenter la supériorité scientifique au sein du groupe – parce qu'il fallait le dire, Camille n'y connaissait rien – et voilà qu'un jeune fringant trapu à la peau sombre lui sortait des mots qu'il n'avait jamais entendus. Sa fierté lui dictait de lui demander le plus rapidement possible si le rotor à tentative d'immersion dimensionnelle avait eu une importance capitale entre son époque et... 5032 ? Quelle horreur. C'est si loin. C'est génial.

« Maurice Lalie, 54 ans, 1949. De Moscou.

— Qu'est-ce que tu fiches à Moscou ? s'enquit le jeune homme du tac-au-tac.

— Pardon, le mioche ? fit-il, irrité. L'URSS m'a proposé de venir faire mes expériences là-bas, alors j'ai appris le russe et j'ai foncé. La France ne s'occupait que d'armement et moi je m'en fiche, donc j'y suis allé. Un problème ?

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