7. Lemnos *

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LEMNOS

Lemnos avait entendu les bruits de pas derrière la porte avant même de toucher la poignée. C'était l'un des réflexes qui le caractérisaient le plus : sentir la présence d'autrui, même à travers un mur. Une habitude. Il avait terriblement peur de son maître – comment s'appelait-il, déjà ? – Adelphe ! Il ne se souvenait pas de tous les détails de sa vie quotidienne, mais il était absolument certain que ses journées étaient longues, éprouvantes et douloureuses. Les marques sur sa peau ne laissaient aucun doute : il avait été fouetté, battu, traîné sur le sol et brûlé. Des punitions douteuses et archaïques...

Lemnos se souvenait au moins de l'horreur de sa situation. Je suis esclave à Athènes. Les autres esclaves sont mieux traités que ceux de mon maître car ce n'est plus tellement à la mode de malmener son personnel. Cependant, chez nous, les punitions n'ont pas évolué et je me fais très souvent frapper et parfois torturer.

C'est bon ! Il avait assez de souvenirs pour se décrire aux autres ! Le seul problème était de pouvoir le faire. Ils ne comprennent pas ce que je dis ! Ma langue aurait-elle été oubliée ? Lemnos n'était pas idiot. Le jeune esclave avait très bien compris qu'Anna n'était pas de son époque, mais d'une période bien postérieure à la sienne. Ses vêtements, sa coiffure, sa façon de parler avec hauteur... Les femmes n'osaient pas s'exprimer avec tant de fermeté devant un homme. Peut-être qu'elle ne le prenait même pas pour un esclave et qu'il n'était à ses yeux qu'un homme comme les autres, vêtu moins chaudement qu'elle. Est-ce que la perspective d'avoir rencontré quelqu'un du futur le terrorisait ? Absolument pas ! C'était bien mieux que de frotter le sol !

Les dieux l'avaient envoyé ici, il n'y avait presque aucun doute là-dessus. Anna était-elle ici pour la même raison que lui, ou était-ce un châtiment qui lui était-il réservé ? Il n'était même pas sûr qu'il s'agisse d'une punition, mais les dieux ne proposaient pas souvent le contraire. Il avait été frappé par son maître alors qu'il faisait son travail à la perfection, alors pourquoi pas une pénitence injustifiée de plus ?

Lemnos avait passé un certain temps dans le palais d'Adelphe à se demander pourquoi il était en vie. Lorsqu'il récurait le sol, il se questionnait sur le but de son existence. À quoi bon souffrir ? Ne valait-il pas mieux qu'il fasse une grosse bêtise et se fasse revendre ? Mais là était le problème : son maître le tuerait au lieu de l'échanger contre un autre esclave. Le risque ne valait pas la peine d'être pris... ou peut-être bien que si ?

Lemnos se posait beaucoup trop de questions. Son esprit était un magma incessant d'interrogations sans réponses, et cela pouvait se révéler intolérable lorsqu'il récurait le sol. Des réflexions à n'en plus finir... Il avait souvent rêvé d'être un parfait idiot pour ne plus jamais avoir à penser.

Concentre-toi sur les bruits derrière la porte ! s'intima-t-il brusquement. Il posa sa main sur la poignée et retint son souffle, l'autre bras levé devant son visage pour se protéger. Ce qu'il vit alors le sidéra.

Deux silhouettes se découpaient dans l'encadrement de la porte. L'un des deux, un vieil homme, n'avait que trois cheveux sur son crâne ridé. Ses yeux lançaient des éclairs. Il portait des vêtements très laids, simplistes, en toile ocre tachée par le temps. Pourquoi était-il si maigre ? Peut-être qu'il était naturellement rachitique ou sportif. Tout le monde n'est pas comme maître Adelphe. Son maître se prélassait du matin au soir, bien plus gras que les animaux qu'il dévorait chaque jour.

À côté du vieil homme se trouvait une jeune fille, plutôt ronde donc forcément riche. L'esclave croisa les bras. Il se demanda s'il devait saluer les deux nouveaux venus ou rester silencieux, puisque personne ne comprenait sa langue. Il observa à tour de rôle la jeune fille – qui semblait très gentille – et le vieillard. Il n'a vraiment pas l'air de m'apprécier...

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