Chapitre LXXXI : Adieu

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Le jour où cette histoire aurait pu se terminer était en tout point semblable à celui où cette même histoire avait commencé : gris, sombre, pluvieux.

Le beau temps, après tout, ne pouvait durer éternellement. Mais peu importait à Arlette, en fait : il reviendrait.

Elle partait dans trois jours pour l'Angleterre rejoindre l'école qui ferait d'elle une vraie musicienne, et cette après-midi-là était le dernier qu'elle passait à Semplice, son premier ensemble, qu'elle quittait désormais. Même si les frais d'inscription étaient outrageusement élevés, et représentaient sur le total des années qu'elle y avait passé une somme considérable, elle avait comme l'impression d'une désertion.

Après des adieux émus avec Soledad, qui avait longuement étreint cette élève en laquelle elle avait placé tant d'espoir, Arlette sortit du studio de chant, et s'arrêta afin de dégainer son nouveau téléphone portable flambant neuf. Elle avait mis un peu de temps à se laisser convaincre, mais avait fini par céder et accepter ce présent fait par ses parents. Les blessures se refermaient...

Elle consulta ses SMS : Sabrya l'attendait dans le hall.

Le coeur serré, elle lui demanda de l'attendre quelques minutes : il lui restait quelqu'un à voir.

Elle longea lentement le couloir, puis monta un étage. A cette heure-ci, il était toujours là, à s'exercer. Aucun génie ne se construisait sans travail, ni ne s'entretenait. Mais le son du violoncelle ne résonnait pas.

Son coeur s'emballa alors qu'elle s'approchait de la porte, à laquelle elle frappa trois coups légers.

Un "Komm herein !" sonore lui indiqua d'entrer, et elle fronça les sourcils. Son ton n'était pas vraiment le même que d'ordinaire, elle n'aurait su dire pourquoi, mais il était vrai que d'habitude il faisait assez attention à ce qui sortait de sa bouche, s'adressant soit en anglais, soit en français à ses interlocuteurs. L'utilisation de sa langue maternelle témoignait en général d'une certaine contrariété.

Arlette ouvrit doucement la porte, et se glissa par l'ouverture sans un bruit.

A l'intérieur résonnait le bruit de la pluie qui martelait les vitres, noyant la ville grise. Le violoncelle était appuyé contre le tabouret du clavecin, l'archet posé sur le velours.

Et Joseph était là, faisant face à la fenêtre, sa longue silhouette se découpant dans la clarté grisâtre de cette fin d'après-midi. Elle savait qu'il l'avait entendue entrer, il avait sans doute l'oreille la plus fine qu'elle ai connue.

La jeune femme s'avança lentement, sentant la tension qui se dégageait du musicien. Arrivée à une dizaine de mètres de lui, elle s'immobilisa, fébrile.

- Je pars.

C'est deux mots implacables résonnèrent dans la pièce, et il lui sembla que son interlocuteur se crispaient encore plus.

Elle sentit le désappointement l'envahir. Pourquoi, aux moments où elle avait le plus besoin de lui, se comportait-il toujours ainsi ?!

- Je sais, répliqua Joseph, impassible, sans même prendre la peine de se retourner.

La colère bouillonna en elle, ainsi qu'un fort sentiment d'injustice. Pourtant, c'était là la dernière fois qu'ils se voyaient. Mais il les obligeait à se quitter de cette manière.

Ses yeux s'embuèrent. Tant pis. Après tout, pourquoi se raccrochait-elle à lui ?

Elle aurait voulu quitter la pièce en criant, en tapant des pieds, en claquant la porte. Comme une vraie adolescente, lui cracher sa déception. Ne voulait-il pas son bonheur ?!

Elle sourit amèrement :

- Je doute que cela vous intéresse... murmura-t-elle rageusement.

Toujours pas un mot.

Arlette inspira profondément, contenant sa peine, prenant son courage à deux mains :

- ...Mais quoi que vous en pensiez, reprit-elle, je tenais à vous dire merci...

Elle baissa la tête, ramena une main sur son plexus. Toujours aucune réaction.

-... et que je vous aime.

Elle avait dit ces derniers mots si douloureux d'une voix si étouffée que Joseph crut les avoir imaginés.

Il tressaillit, mais se reprit si rapidement qu'Arlette préféra sourire tristement, et tourna les talons.

Après avoir murmuré un faible "Adieu", Arlette sortit, le laissant seul.

Joseph se tourna vivement, regrettant brusquement son attitude. Mais lui faire face aurait été trop difficile. Qu'importait, maintenant : il se sentait abjecte.

Arlette avait le don de faire ressortir le meilleur en lui, comme le pire. Chaque fois qu'il entendait la voix douce au tremblement contenu qu'elle utilisait pour masquer sa tristesse, il avait l'affreuse impression de n'avoir jamais été la personne affable et talentueuse que le monde adulait.

Juste un sale type.

Il s'effondra littéralement contre le clavecin, son regard noyé sur la porte.

Quelle honte de ne pouvoir contrôler ses émotions, à son âge. Et pourtant, le coeur en lambeau, il se laissait emporter par ses terribles regrets.

C'était ceci, l'adieu. Et par sa faute...

Arlette marchait aux côtés de ses amis, s'éloignant de S.F. pour la dernière fois. De Joseph, aussi, qui pourtant priait maintenant pour la revoir, juste une dernière fois.

Soudain, il leva la tête, ses yeux rougis s'éclairant.

Qu'elle était maligne, décidément. Il n'avait rien soupçonné.

Il eut un sourire plein de soulagement, et tendit la main pour saisir le morceau de papier chiffonné, plié en quatre, qu'elle avait laissé sur le pupitre de l'instrument, le nom du musicien griffoné dessus de son écriture si caractéristique de gauchère.

Elle lui offrait, comme toujours, la rédemption.









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