Chapitre LXVI : Souvenirs

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- Alors, ce n'était pas si terrible, au final, nicht wahr ?

Arlette s'arrêta dans son mouvement et se tourna vers Joseph, réfléchissant.

- Non... Non, en vérité.

Elle adorait tout ces petits mots en allemand qui faisaient toujours irruption dans ses phrases, et son accent dont se moquaient certain, mais qui en imposait assez pour que chacun l'écoute.

La jeune fille se tourna à nouveau vers le placard et entreprit de retrouver son service personnel. Enfin, elle mit la main sur la porcelaine et la posa sur la table avec un regard espiègle.

- Très joli, commenta Joseph sans pouvoir réprimer son sourire tandis qu'elle remplissait d'eau chaude les tasses à l'imprimé musical.

- Merci beaucoup, un cadeau de mon frère ! Et il y a un portait de compositeur différent au fond de chacune. Pourriez-vous me passer la boîte de thé, s'il-vous-plaît ? demanda-t-elle avec entrain, désignant l'objet qui se trouvait sur le buffet derrière lui. Il ne l'avait pas revu avec l'air aussi épanouie depuis sa tentative.

- Inutile, sourit-il encore. Il se leva et ouvrit le couvercle, puis reprit - Je crois savoir que vous ne prenez jamais autre chose que cannelle-épices. Et je prendrais un Earl Grey.

Il saisit les deux sachets, et les lui tendit assez théâtralement. Arlette resta bouche-bée un instant, puis rougit brusquement et se saisit du thé, baissant le regard. Elle le plongea dans l'eau chaude sans un mot.

Elle n'avait jamais exprimé une quelconque préférence culinaire devant lui. Seule était responsable sa remarquable prévenance, couplée à son sens de l'observation.

Joseph, en la voyant troublée et plongée dans le mutisme à cause de lui, se dit qu'il avait eu tord d'accepter. Mais à la fin de la répétition, quand il lui avait demandé si elle chanterait le concert, elle avait levé ses yeux pleins d'espoir vers lui, et hésitante, avait dit "Et si je vous répondais devant une bonne tasse de thé ?".

Naturellement, il n'avait pas pu le lui refuser, et il savait qu'elle souffrait souvent de la solitude : sa famille n'était pas là du matin au soir, et sa phobie scolaire lui refusait l'accès à un lycée. Ses derniers liens, ses derniers espoirs en le monde extérieur étaient concentrés en lui et Semplice Furioso.

- Merci... dit-elle faiblement, l'interrompant dans sa réflexion.

Arlette s'était reprise, et posait sur lui son regard triste. Son coeur débordait tant elle l'aimait. Mais à chaque fois, devant la beauté des moments qu'ils partageaient, la conscience qu'elle n'en avait pas le droit la rattrapait.

- Pour quoi ? demanda-t-il, surpris.

- Pour tout. Je... je ne sais vraiment pas ce que j'aurais fait sans vous.

- Oh, voyons, s'esclaffa-t-il, gêné, ne dis pas cela, c'est...

- C'est vrai, l'interrompit-elle fermement, et devant la profondeur de ce que disait son regard, il ne put protester.

Le souffle court, il vit ses yeux flamboyer à nouveau.

- Si vous êtes toujours d'accord, je chanterai ce concert, reprit la jeune chanteuse. Et tout les autres.

Il restèrent un moment les yeux dans les yeux, tant ils ressentaient l'un et l'autre le besoin viscéral de lire dans l'âme de l'autre.

Joseph comprenait la nécessité qu'Arlette ne reste pas dans la solitude morne que lui imposait sa convalescence.

Ils discutèrent ensemble une bonne heure. Enfin, plutôt, Arlette interrogeait le violoncelliste sur sa vie de musicien et ses rencontres, des étoiles dans les yeux. Et celui-ci répondait de bonne grâce, amusé par son enthousiasme et un peu gêné par l'admiration excessive qu'elle manifestait envers lui. Mais il avait été pareil, avant que sa carrière ne décolle. C'est d'ailleurs un de ses souvenirs de jeunesse qu'il lui raconta, s'asseillant à côté d'elle et redéroulant, pour la première fois depuis des lustres, le fil de sa vie.








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