Chapitre XIII : Café

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Deux jours plus tard, Joseph pensait toujours à cette révélation, à ce talent découvert par hasard.

Ce jour-là, entre deux conférences données au conservatoire et à S.F, il avait trouvé le temps d'aller parler à Samuel Valdor, car, décidément, cette histoire l'étonnait.

Il le trouva dans son bureau, en train de lire des rapports sur les derniers concerts. Quand le violoncelliste entra, il leva immédiatement les yeux vers lui et lui offrit son sourire jovial.

- Joseph ! Qu'est-ce qui t'amène, mon vieux ? Assis-toi, je t'en prie. J'étais juste en train de regarder les chiffres. On augmente les ventes de places à chaque fois, et Harmonie prévoit de faire un article bientôt.

Il sourit avec empressement, et s'assit, essayant de ramener son collègue vers l'objet de sa visite :

- Parfait, très bien, vraiment... Gut, je voulais parler de ton élève, Arlette...

- Oui ?

Il inspira profondément et sourit avec confiance.

- J'ai trouvé qu'elle avait un timbre magnifique, mais en plus de cela, une maîtrise de ce qu'elle fait passer vraiment exceptionnelle.

- Oui, elle est talentueuse, cette petite, sourit-il avec un air assez satisfait, je crois qu'elle pourrait...

- Non, je veux dire..., l'interrompit-il, je crois que tu ne comprends pas. C'est unique. On ne tombe sur ce genre de talent qu'une fois dans une vie. Elle dépasse tout ce que j'ai pu rencontrer. Samuel, elle est passée sous ton nez, je crois, et, j'ai peine à le dire, le mien.

Il vit le regard concentré de son ami, en face de lui, et reprit:

- Je crois que nous sommes face à un cas extrêmement particulier. Si elle s'élevait suffisamment, elle pourrait devenir une des meilleures musiciennes de cette génération. Au niveau mondial, je veux dire.

Le regard du directeur était rivé sur lui. Les yeux plissés, il digérait lentement les paroles du musicien.

- Tu es sûr ? J'avais senti quelque chose de spécial, mais...

- Absolument.

Ils échangèrent un regard pensif.

- Et... que suggères-tu ? Je ne suis pas sûre qu'elle veuille se lancer dans une carrière de musicienne. Café ?

Les yeux bleus du musicien avaient une lueur de détermination que son collègue lui avait rarement vu : il semblait préoccupé, très préoccupé par ce qu'il avait découvert. Pour un musicien de son envergure, c'était peu étonnant: il avait toujours été un pédagogue remarquable.

- Oui, merci. Je veux garder un œil sur elle, l'aider à s'améliorer, et peut-être discuter avec elle de ses possibilités. A mon avis, elle n'est consciente de rien. Je voudrais... - son regard, à ce moment-là, se fit plus profond -... Je voudrais la faire déployer ses ailes, ajouta-t-il, tandis que Valdor se levait vers la machine et remplissait deux tasses.

- Cette demande de ta part me surprend, fit celui-ci. Tu es rarement en France, en ce moment, et encore moins ici.

Il avait l'air raisonnablement concerné, et semblait réfléchir. Il attrapa les tasses fumantes et en posa une devant son collègue.

- Je ne sais pas, je ne sais pas, mais je sens que je dois faire quelque chose, soupira Joseph, avalant une gorgée de café brûlant. Je crois que travailler avec elle peut lui être bénéfique. Je voudrais comprendre, voir jusqu'où elle est capable d'aller. Elle a toutes les clefs de la réussite, une réussite éclatante. Je voudrais lui en faire prendre conscience.

- Je comprends ça, et je pense que ça ne peut être que bénéfique. J'ai eu un mal fou à la persuader de chanter en soliste pour le concert, mais elle représente parfaitement les objectifs de l'ensemble. J'attends beaucoup de sa prestation.

A ces mots, Joseph releva brusquement la tête. Une idée vint subitement lui traverser l'esprit.

- Elle est soliste pour le concert anniversaire ?!

- Parfaitement ! On pense la faire chanter des récitatifs et un aria avec un instrumentiste soliste.

Le violoncelliste réfléchit un instant. Après tout, on ne rencontrait un vrai grand talent, complètement inconnu, qu'une fois dans une vie, non ?

- Laisses-moi être cet instrumentiste.

- Pardon ? Son interlocuteur plissa les yeux, surpris.

- L'ancienne et la nouvelle génération de musiciens, interprétant ensemble une grande pièce du répertoire, n'est-ce pas ce que le publique attends, en plus d'être un symbole qui attirera l'attention ?

En face de lui, son ami parut à la fois étonné et séduit par l'idée.

- C'est vrai. Et ça l'aiderait en tant qu'artiste... Et tu es sûr d'avoir encore du temps à consacrer à préparer ça, en plus de tout le reste ?

- J'en suis certain, aquiesça Joseph

- Parfait. J'accepte, alors.

- Dissimilarity -Où les histoires vivent. Découvrez maintenant