Chapitre VIII: Pluie

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Arlette, le  regard morne et cerné, fixait sans joie sa copie de maths, posée sur la table devant elle par le professeur. 

Cinq et demi sur vingt. Pas terrible, mais déjà mieux qu'au dernier contrôle. Elle avait eu vingt en rédaction, ses parents ne pourraient rien dire. Leur menace lui restait dans l'esprit, mais, franchement, elle avait autre chose à faire dans l'immédiat que de se préoccuper de cela.

Elle tenta, bien en vain, de s'intéresser au cours. Les fonctions. Pour elle, tout cela n'était qu'un charabia sans queue ni tête. Elle n'était de toute façon à l'aise que dans son monde de musique, dont les lois lui étaient familières, logiques, parfaitement acquises. Le reste n'était, à l'image ses cahiers de cours, qu'un amas de feuilles froissées et noircies d'encre, sur lesquelles couraient un enchevêtrement sans fin d'inscriptions illisibles ou raturées et de vagues gribouillis.

Son portable vibra dans la poche de son pantalon, et, discrètement, elle le sortit. 

Une notification sur Instagram. 

Arlette ne s'ntéressait pas vraiment aux réseaux sociaux,  et celui-ci était bien le seul qu'elle avait. Saby lui avait fait installer ça, il y quelques années, et elle n'y allait que pour poster des photos de ses partitions où de paysages, de temps à autres. 

Elle ouvrit ses messages privés. Le pseudonyme de l'utilisateur qui l'avait contactée étant "Cassandre_Blanchard01", elle n'eut pas de doutes sur son identité.

Le message était assez bref : 

" de Cassandre_Blanchard01 : Salut, c'est Cassie ! Juste pour te dire que c'était sympa, hier soir, et que j'espère qu'on remettra ça ! °u° "

Elle lui répondit vite, contente. Cassandre était gentille.

" de Arlette_Cantabile : Coucou ! ça me fait plaisir que tu penses ça, c'est également mon cas ! J'espère aussi ; )"

Eiko, une de ses amies assise à côté d'elle, se pencha vers elle :

- Eh, tu fais quoi ? 

- Je discute avec une amie de Sab', Cassandre. Elle est en terminale Classe Horaire Aménagée, tu la connais ? demanda la jeune fille, candide.

- Un peu, répondit la jeune asiatique, plissant ses yeux en amandes. Elle me met pas à l'aise, cette fille. Un peu trop... intrusive ?

- Elle est juste un peu... curieuse, mais je la trouve sympa ! s'exclama Arlette. 

"Si tu le dis" fut la seule réponse, peu convaincue, qu'elle obtint de son amie.

                                                                            *°*°*

Il pleuvait encore quand Arlette se rendit à Semplice Furioso pour ses cours de chant-choral et de technique vocale. C'étaient ses deux disciplines préférées, car, si elle était un pianiste assez maladroite, elle avait en revanche une très forte affinité avec le chant, et l'après-midi passa à une vitesse hallucinante.

Elle appréciait  particulièrement sa professeure de chant, Soledad, une chanteuse talentueuse ayant, à la quarantaine, choisit de consacrer le reste de sa vie à l'enseignement. Celle-ci, à la fin du dernier cours, s'approcha d'elle :

- Arlette ? Tu as deux minutes ? 

- Bien sûr ! répondit celle-ci.

- Bon, fit-elle, je dois te parler de deux choses. Tu sais déjà que tu as  été choisie pour chanter l'aria soliste au concert anniversaire. C'est très important, bien que le concert soit encore dans un mois, que tu comprennes à quel point ce rôle est important. Tu vas représenter le choeur lycéen tout entier, et tout ce que cela implique...  Tu vas montrer aux auditeurs ce qu'est le projet de S.F. C'est important, dans la mesure où les jeunes musiciens représentent l'avenir de la scène classique. Oui, bien sûr que tu comprends. Ah, reprit-elle, son regard s'éclairant, comme le programme du concert porte sur le baroque, j'avais quelque chose à te proposer...

- Oui ?

- Eh bien, si tu es prête à faire des heures sup', il y a une master-class direction et solistes baroques pendant les vacances... Comme je sais que tu es intéressée par ces deux disciplines, je voulait savoir si tu voulais y assister, ça pourrait être intéressant... C'est M. Valdor qui m'en a parlé, il trouve que, même si tu es trop jeune pour officiellement t'inscrire, on pourrait te faire passer quand même, ce serait une bonne chose. Je ne sais pas qui est le musicien principal  qui s'en occupera, mais tu pourrais apprendre beaucoup !

- Oh, s'extasia l'adolescente, qui n'aurait pu rêver mieux, j'adorerais ! Pensez-vous qu'il accepterait de me laisser y assister ? 

Elle eut un geste évasif de la main.

- Pour les jeunes talents, l'objectif est d'apporter une réelle aide, et si M. Valdor demande, il ne pourra pas refuser. C'est bon pour toi, du coup ? Oui ? Très bien, je suis contente. Demande bien à tes parents de m'envoyer l'autorisation ! Allez, file ! rit-elle devant l'enthousiasme de sa jeune protégée.

- Merci beaucoup, s'exclama Arlette, un grand sourire sur les lèvres, avant de s'éloigner dans le couloir.

Décidément, elle avait un chance inouïe. Assister à une vraie master-class, quelle opportunité extraordinaire !

Elle sortit, et s'éloigna sous la pluie battante. Finalement,  cette journée n'était pas si mal. 

- Dissimilarity -Où les histoires vivent. Découvrez maintenant