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Chapitre 22

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On entre dans le bureau de l'enseignant sans frapper. Il pousse ce léger soupir de celui qui est à peine dérangé, mais le professeur qui lui fait face range son téléphone à la hâte.

- Vous avez reçu le message de Yūdai ?

L'homme grisonnant secoue la tête, et repose le devoir de composition qu'il était en train de corriger, certain de ne pas pouvoir s'y remettre tout de suite. Non, mais le professeur Oka n'est pas souvent celui qu'on met au courant par message, il ne regarde jamais son téléphone.

- Non, qu'est ce qu'il y a ?

L'autre enseignant rit en refermant la porte :

- Ce fou m'a parlé pendant une heure du groupe passé au concours des Grands de matin, c'était la finale. Vous savez, le concours privé.

Il hoche la tête. Oui, il le connait. D'ailleurs, c'est là-bas que son confrère se rend tous les ans pour proposer sa carte de visite, voire une place dans leur école à ceux qu'il voit jouer. Ce qui ne lui semble pas d'une déontologie à toute épreuve : il n'y a que des gamins friqués, sur la scène.

- Il parait qu'une école normale, Tôô a eu la troisième place. Avec des élèves totalement inconnus. Ils auraient gagné le concours Orchestrale il y a un an et demi, et depuis, ils enchainent les concours.

- Tsuchida ? demande-t-il en se redressant vivement.

Pour cet homme plus blanc que gris, la musique est passée par toutes les couleurs et tous les types de gens, avant qu'il n'en n'arrive à la place qu'il occupe aujourd'hui. Et la couleur de la jeune musicienne lui est tout à fait familière : c'est celle de l'amour audacieux de la musique.

- Comment vous savez ? Oui, ça avait l'air d'être un nom comme ça.

Le professeur Asai Ryūzō est bien plus jeune que son collègue, même s'il ne s'agit que d'une quinzaine d'années. C'est peut-être ce qui pourrait rendre jaloux monsieur Oka : à son âge, les cheveux blancs envahissaient déjà sauvagement son crâne.

- Une grande fille aux cheveux noirs qui semble un peu habitée par ce qu'elle fait, non ?

- C'est... vous la connaissez ?

- Elle arrive dans deux mois ! rit-il.

Il y a un an et demi, il a rencontré une petite perle aux auditions pour l'année qui arrive. Et en l'entendant jouer à l'anniversaire du fils Akashi il y a deux décembres de ça, il savait qu'ils ne s'étaient pas trompés. Et pire. Elle avait encore progressé. Ils ne s'étaient pas vus, affaire classée, mais il l'attend de pied ferme à la rentrée.

- Troisième place... avec son club, alors... répète-t-il perdu dans le flot d'informations.

Elle a réussi à monter le niveau d'un petit club de musique assez haut pour aller jusque dans l'un des concours les plus sélects du Japon, pour les jeunes lycéens.

- Mais elle n'avait pas les moyens, avec quoi a-t-elle payé leur inscription ? Les autres concours ? Lesquels ? Pas des scolaires, ils ne mettent pas d'argent en jeu. Des concours pour les jeunes ? Ce serait incroyable, ça voudrait dire qu'elle tiendrait son club même en extérieur... Combien de musiciens ?

- C'est le plus fou. Elle en a dirigé trente-sept.

- Dirigés ?

Il éclate de rire à nouveau.

- Mais... ! commence-t-il en frappant des mains. Mais c'est tout bonnement incroyable. Une gamine de dix-sept ans, qui conduit trente-sept jeunes de son âge dans un orchestre, qu'elle a sûrement composé elle-même, dit-il en suivant son collègue des yeux, pour ne pas faire fausse route, a réussi à les emmener jusque là... et nous n'avons qu'une seule autre inscrite de cette école, pour l'année prochaine !

- Qui ?

- Une jeune danseuse, je crois, ce n'est pas notre département.

L'homme réfléchit, regardant de temps à autres le professeur Oka, et finit par lâcher :

- Tsuchida, c'est pas le nom qu'il y avait sur son programme ?

- A qui ?

- A la danseuse. Ça me dit quelque chose.

- C'est votre femme qui assiste à ses auditions, pas moi, lui sourit le plus âgé d'un sourire entendu.

- Si c'est la même, elle compose, et beaucoup. Et elle maîtrise aussi les compositions à danser.

Rêveurs, les deux enseignants regardent un point au loin, avant de se rendre compte que le temps a passé en silence.

La porte s'ouvre à nouveau en grand :

- Oka, tu ne devineras jamais ce qui vient de m'arriver ! sourit le professeur Takeshita Yūdai en entrant.

Il s'arrête en remarquant que l'enseignant n'est pas seul, et demande :

- Oh, mais peut-être qu'on t'en a déjà parlé.

- De la gamine miracle ?

- Je ne dirais pas ça, mais cette ado...

- Je la connais. Elle sera bientôt dans les couloirs, répond-il en hochant la tête.

Avec l'air de comprendre soudain, le professeur sourit en secouant la tête, avant de rire. Ils se connaissent depuis longtemps, tous les deux. Il faut dire qu'ils ont passé plus de vingt ans à travailler dans cette école.

- Qu'est ce qu'elle a bien pu te dire ? rit-il en se levant de derrière son bureau.

- Je comprends... je voulais lui donner ma carte avec le numéro de l'académie. Elle m'a répondu qu'elle n'en n'avait pas besoin, et qu'on allait rapidement se revoir. Je croyais qu'elle avait un égo monstre, mais...

Songeur, leur collègue se mure dans le silence, et tourne la tête vers le tas de copies sur son bureau. Ce sont les dernières évaluations de ce genre de l'année, les prochaines détermineront le passage au niveau supérieur, et ce ne sera pas aussi facile que ça.

Les copies contiennent à la fois les partitions, et leurs justifications, toutes plus documentées, et remplies les unes que les autres. Tout prêterait à interprétation, ou à référence. Il ne peut s'empêcher de trouver le contenu bien fade, et vide de sens.

Sur la quantité d'élèves auxquels il enseigne, moins de la moitié savent réellement de quoi ils parlent. Et sur cette moitié, seulement un tiers aura un réel avenir dans la musique. Parce que les autres n'iront peut-être pas plus loin dans leurs études, ou se heurteront à des murs plus épais que lui.

Il retient un ricanement.

- Pourquoi est-ce que je me demande si elle ferait mieux que les autres ? Je ne sais pas... ça a l'air d'être elle, le monstre.

Les larmes en gouttes de pluieDes histoires addictives. Découvrez maintenant