Le son de ses pas sur les planches de la scène la fait frissonner. Elle a l'impression de faire un bruit monstre. Mais personne ne l'entend. Parce que le brouhaha dans la salle, causé par l'arrivée des étudiants qu'elle a mis dehors il y a plusieurs minutes, et de ceux qui sortent de cours, là par curiosité, camoufle tout.
Le tabouret qu'on lui a disposé sur la gauche, bien en vue, mais excentré par rapport à la mise en scène principale lui semble très loin. Elle est pourtant à côté de lui. Le rideau baissé la cache de tout, et ses mains moites se mettent pourtant à trembler. Elle n'a pas reçu de formation pour ça. Elle s'est entrainée, mais n'a jamais été jugée pour son travail.
- La personne suivante est prête ? demande l'enseignant avec le micro.
Tsuchida place son chapeau sur sa tête, dans la pénombre. On lui a rajouté du rouge à lèvres vif au dernier moment, et quelques petits détails ont changé. Mais pour avoir passé plusieurs semaines avec ces artistes dans leurs coulisses, elle sait que ce sont des choses inhérentes aux spectacles. Elle lève le pouce pour faire signe au technicien, qui, dans le noir, n'a pas l'occasion de la voir trembler, mais peut lui présenter un sourire encourageant.
Le projecteur l'aveugle soudain, et elle sait que ça commence pour de bon. De l'autre côté, sa silhouette doit se voir, et elle n'a pas de temps à perdre. Elle ouvre la bouche, et crie une première vocalise, surprise par sa propre force. Elle se tait, et pour la reprise, elle est totalement en rythme avec le petit orchestre qui se lance à son tour, à demi saccadé.
Et de notes en notes, d'autres personnes montent sur scène, et elle sourit, les yeux fermés à la lumière, tandis que les costumes pailletés s'agitent lentement.
La chanteuse diminue l'intensité de sa voix, et le silence se fait. Le rideau tombe au moment où le saxophone reprend, et elle l'accompagne sur la même note, ouvrant grand la bouche, pour faire sortir cette voix qu'elle a appris à utiliser ces derniers jours. L'instrument le plus surprenant qu'elle estime avoir maitrisé jusque là.
La tête toujours tournée vers les coulisses, elle sait qu'on ne voit du public que ses lèvres, le chapeau posé intentionnellement de travers. La lumière ne l'éclaire plus elle, elle n'est qu'une ombre, au font de la scène, à demi cachée par les danseuses qui ont fait écarquiller des yeux, et peut-être même offusqué plus d'un musicien dans la salle.
Cette pensée la fait suffisamment sourire pour qu'elle en vienne à tester l'élasticité de son visage, tendu d'efforts.
Oui. Elle a osé.
Dans cette grande école, institution sérieuse, productrice d'artistes à renommée mondiale, compositeurs d'opéras, chefs d'orchestres philharmoniques, maîtres du monde de la musique élitiste... elle a fait monter sur scène des danseuses de cabarets, habillées par leur costume ne les couvrant que de la poitrine aux fesses, leurs longues jambes fuselées dans des collants pailletés, et avec ces chaussures à talons crèmes.
- Elles sont dans des tenues claires, et couvrantes, j'estime avoir été raisonnable, se dit-elle lorsque les jeunes femmes s'approchent d'elle, la mettant plus ou moins en lumière, sans qu'elle ne se lève de son tabouret, les mains pourtant bien mobiles.
Elle termine sur une note qu'elle prolonge après le souffle du saxophone, et au-delà de la résonance des cordes du piano. Les danseuses finissent leur mouvement, et une fois la musique arrêtée, tout le monde, dont les mouvements ralentissaient déjà beaucoup, se fige.
Le morceau jazz qu'elle a pris, et retravaillé est connu par une partie de cette génération enseignante, qui, de leurs vieilles années, l'ont au moins entendu de leurs parents. Les plus jeunes, quant à eux, en ont peut-être déjà entendu une reprise à la radio. C'est bien pour ça qu'elle l'a choisie. Parce que tout le monde la connait, mais pas de la même façon. En un mot, sa prestation est entièrement rendue subjective.
Les danseuses se relèvent, alors qu'elles s'étaient installées au pied du tabouret de Tsuchida, et elle aussi, se lève, se tournant enfin vers son auditoire, pour retire son chapeau, et s'incliner après quelques pas, dos au public, face aux danseuses, prises de court, puis sur le côté, pour les musiciens. Et enfin, pour son professeur.
Elle a toujours fait ça. Peu importe que ce soit un comportement hautement impoli pour son auditoire. Ce n'est pas lui, qui a joué avec elle.
- Mademoiselle Tsuchida, commence à dire l'enseignant.
Il se racle la gorge pour reprendre :
- Merci, pour cette reprise.
Il s'apprête à reposer le micro, mais se ravise au dernier moment :
- Vous vous êtes basé sur le morceau d'origine ?
- Oui, acquiesce-t-elle.
Elle n'a pas de micro, mais elle est sûre qu'on l'entend. Elle est sûre que toute l'assemblée a tout entendu.
- Comment l'avez-vous retrouvé ?
- Je voulais l'écouter en vinyle. Mais je n'ai pas eu le temps d'en trouver un, les délais étaient trop importants, explique-t-elle. En revanche, j'ai pu rencontrer un musicien qui en avait les partitions de presque tout l'orchestre. Il ne me manquait que le piano, et le violon.
- Donc vous ne l'avez jamais entendu.
- Jamais. Je l'ai rejoué, seulement.
Après un moment d'hésitation, l'homme reprend.
- Mon grand-père a joué ce morceau. J'en ai un vinyle. Je vous le prêterais. Je pense que vous comprendrez mieux ce que je vais vous dire une fois que vous l'aurez écouté. Ce que vous avez fait... c'est vraiment du bon travail.
- Je l'ai ému, comprend-elle. Merci, Monsieur.
Ce professeur a beau ne pas être une « Tête », elle apprécie grandement ses conseils, et ses compliments sont toujours justes, contrairement à une autre qui ne fait que des commentaires bateaux.
Elle sort de sur les planches, pour rejoindre l'enfer du décor, et la cacophonie qui par miracle, ne s'entend pas au premier rang.
Tsuchida croise le regard coléreux de l'une de ses camarades, et évite quelques personnes pour s'approcher d'elle, et lui dire dans l'oreille :
- La prochaine fois que tu pousse quelqu'un dans les escaliers, penser que ça peut motiver à se dépasser, ce genre de choses.
- Tu-
- Essaie un peu de donner de la voix, ton équipe, c'est un vrai bordel ! dit-elle plus fort en s'éloignant sans se retourner.
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Les larmes en gouttes de pluie
FanfictionTome 2 Avançant sur le chemin qu'ils se sont obstinément tracé, une seule question se pose à eux : quelle est la limite d'un génie ? Si Aomine et Tsuchida se dirigent vers l'école de leurs rêves, ils ne doivent pas oublier qu'ils ne sont pas leur pa...
