Ce bateau ne devait pas dépasser la taille d'un titan pur de taille moyenne. À plusieurs kilomètres de Mahr, seul, le vaisseau naviguait sur les eaux calmes internationales du monde connu.
Hange Zoë, recroquevillée sur une caisse de métal, un carnet sur les genoux, n'avait pas dormi depuis plus de vingt heures. Son œil unique scannait attentivement les cartes nautiques qu'elle avait volées à un officier distrait il y a une journée de cela. L'autre, bandé sous un pan de tissu sombre, pulsait encore de douleur et ne cessait de lui rappeler la bataille qui lui avait tant coûté. L'âme de son major et éternel ami l'accompagnait. Quasiment sur la pointe des pieds, un mousse passa par là : « Vous croyez qu'ils m'en voudront d'arriver seule ? » Le marin ne répondit rien, il ne comprit même pas sa langue.
Hange sourit, à l'époque, la major aurait probablement consigné ce genre de détails interactifs dans l'un de ses carnets de notes, décrivant l'échange comme un genre d'introduction narratif à la croisée du conte et de la science. Cet imaginaire là lui manquait terriblement, désormais, les horreurs de ce monde l'avait réveillé de sa rêverie utopique.
...
Dix heures, c'était le temps qu'il nous a fallu pour que l'on puisse entrer dans un ces foutus camions de déportation. Livaï m'harcelait de consignes qui lui-même ne serait sûrement pas capable de suivre une fois là-bas. Acquiescer était la seule option pour ne pas que je foute en l'air son semblant d'autorité. Il était mon partenaire, je n'avais plus aucune raison d'agir en contradiction. Ce genre de confrontation ne m'attirait plus, la guerre elle-même décimait bien plus que mon arrogance déplacée. Côte à côte dans le transport, nos apparences désastreuses ne loupaient pas aux soldats responsables de notre transfert. En y repensant, lui avoir demandé de m'infliger ces dégâts me paraissaient un poil étrange, sérieux, il avait fait ça toute sa vie ou quoi ? C'était clair maintenant, me mutiler moi-même n'était pas aussi douloureux que de le subir par un tiers. Livaï m'avait sectionné la jambe aussi crûment qu'un bétail de nos champs. Ma chair s'était fendue net. Je revoyais encore mon os se briser sous la pression de la lame. C'était peut-être fou que de penser que cet acte, si violent était-il, avait été effectué avec un respect certain. Pour ce qui était de mon œil, ça... :
« Nous nous sommes arrêtés. Murmura Livaï en redressant le visage.
— Ne tentez rien. Pas même un seul clignement d'œil. Vous bougez, on vous descend. » Prévint le soldat.
Je ne pouvais le voir mais à sentir par l'odeur de l'acier dans l'air, nous devions nous trouver en face de la grille principale. C'était le moment, ces connards devaient croire en notre dossier. Nous haïr. Je gardais le regard bas, rentrant mes épaules pour me donner cet air malheureux. Imperceptiblement, je plissais le regard car je sentis le corps de Livaï se raidir à l'entente du grincement strident du portail pour l'ouverture du campement : « Section 13, transfert venant du sud. » Avait-il été annoncé au loin. Le camion s'avança lentement dans l'allée, alors même que le véhicule était en marche, un jeune soldat remonta à l'arrière en nous faisant signe de nous tenir droit, visibles. Il nous scruta longuement et étrangement, il s'arrêta plus longtemps sur le visage de Livaï. « Pas d'entourloupes, pas d'entourloupes » me répétais-je. Sérieux, c'était quoi son problème à lui ? :
« Toi l'petit, une semaine de plus et tu nous crèveras entre les mains. Tu seras dans la section des travailleurs, ça te fera les pieds. Toi l'estropié, tu ne mérites même pas de voir le jour. T'es flippant à voir.
— Thomas ! Cria une voix au loin. Le soldat se retourna. Ils sont notés comme « potentiels contaminants », pour la semaine ils seront dans la même section !
— Entendu. Et merde... »
Par tous les titans que je me retenais de ne pas sourire, le voir se décomposer refaisait ma journée. Pour le peu qu'elle serait plus plaisante pour la suite.
Le portail se referma derrière nous, je ressentis une vibration silencieuse dans le sol. Un titan ? Une machine de guerre ? À ce stade, quelle différence ? Un officier prit le relais et nous escorta l'un derrière l'autre vers notre affectation. Au loin, le soleil déclinait, projetant cette lueur que j'avais apprise à aimer au fil des années. Cette lumière rougeâtre reflétaient sur les surfaces vitrées des différents bâtiments du campement. Nos pas retournèrent la poussière et partout, en même temps, des ordres se criaient de ci et là pour tout le monde. Mes chaînes irritaient mes poignaient, je sentais cette perpétuelle brûlure sur ma peau. Ces gens nous haïssaient au plus profond de leur être et cette haine centralisée de notre population oubliée me provoqua des pulsations violentes au cœur. Notre exposition humiliante prit fin quand l'officier ouvrit notre prochaine prison pour les jours à venir. L'abri comptait peu de fenêtres et pour celles que nous apercevions, elles ne dépassaient pas les cinq centimètres de largeur. Nous avancions dans cette boîte froide et sombre, s'asseyant à une bonne distance l'un de l'autre, simulant un accablement dû au transfert. Sans crier garde, la porte se referma, nous laissant dans un noir quasi complet :
« Ne tente rien, Eren. Reprit Livaï dans un chuchotement quasi fantomatique.
— Je t'ai entendu. Sept fois. Assis contre le mur, mes mains glissèrent sur le fer rouillé de mes chaînes. À ma droite, j'entendis un frottement du tissu de Livaï, il tenta de détacher son brassard. On ferait mieux de ne pas y toucher, avais-je déclaré dans un soupir. Dis, est-ce que tu m'en veux ?
— Hein ?
— De la nuit dernière. De ce plan. De mon pouvoir.
Puis ce vent incessant qui soufflait à travers la tôle au-dessus de nos têtes, ça me tendait les nerfs :
— Qu'est-ce que ça change ? Je croyais t'avoir tout dit. Tu me poses toujours les incessantes mêmes questions Eren. C'est quoi cette fois ? Tu vas me dire à quel point tu serais prêt à crever pour défoncer cette cellule ?
— J'veux juste une réponse... Détends toi.
— Non Eren. Je ne t'en veux pas. Je tiens à toi. Maintenant ferme la. Tu choisis toujours ces moments-là car tu flippes de ne pas en avoir d'autres. Ce n'est pas ce que j'appelle un « libre-arbitre total », t'es conditionné par ta propre survie. Ce n'est pas un reproche mais il faudrait que t'arrête de t'exprimer par ce prisme si tu veux me dire quelque chose d'important.
— Et toi... T'as jamais rien à me dire. Je compense comme je peux.
— Ce que je ressens ne change rien au fait qu'on soit bloqués dans cette merde. J'veux dire, ici. Il faut que Mikasa et Historia trouvent un moyen de nous récupérer, je déteste me retrouver dans le noir comme ça. C'est poisseux ici, j'vais me taper l'urticaire du siècle. »
Certes, l'insalubrité de la ville souterraine avait pourvu Livaï d'une vue fine, d'une ouïe poussée ainsi que d'un odorat aiguisé mais le traumatisme lui, demeurait vif et douloureux dans son esprit. Il était clair que sa remarque n'eut rien de romantique et pourtant, elle m'aida à ne pas perdre la face. Son talent était indéniable pour cela. J'eus un rictus fin avant de m'assoupir. L'obscurité aspirait toute énergie vitale en moi.
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Ce que nous avons ignoré.
FanfictionA JOUR !! Il y a cent ans, l'humanité a connu la peur et l'humiliation de vivre comme du bétail enfermé dans des murs d'enceinte de cinquante mètres de haut. La terreur de n'être qu'une espèce dominée. Les seuls à voir ce vaste monde sont les s...
