24. Sa chance.

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« Où qu'on aille, on se retrouve aussitôt face à face. La terre est ronde pour ceux qui s'aiment. »

-Jean Giraudoux, Electre

···

Aria, Milan.

« Vous êtes bien sur le répon... ». La jeune femme appuya rageusement sur l'icône rouge. Elle avait déjà laissé bien trop de messages. Le promoteur qui devait acheter la maison s'était rétracté, jugeant que le projet n'était finalement pas viable ! On ne pouvait pas changer d'avis aussi rapidement. Hier encore, il était pressé de conclure l'affaire. Aria pensait en avoir fini avec les fantômes de son passé. Ca avait été dur mais elle s'était résignée à vendre la maison de son enfance qui lui rappelait tout ce qui n'allait plus dans sa nouvelle vie. Elle s'assit finalement dans les marches du perron, sa tête entre ses mains. Elle avait l'impression de ne plus être capable de verser une seule larme. La vie lui en avait trop fait baver ces derniers temps. Ses pensées la ramenèrent immédiatement à Nina à qui elle avait promis de trouver un autre logement et de travailler un peu moins. Cela devait être rendu possible par la vente de la maison qui venait d'échouer. Il lui faudrait encore un peu plus de temps avant d'y parvenir et la jeune femme ne put s'empêcher de se convaincre qu'elle ne serait qu'une source de déception supplémentaire pour sa jeune soeur.

Elle songea alors à rentrer plus tôt afin de profiter de sa journée de congés pour aller la chercher à l'école et passer du temps avec elle. Aria ouvrit son application sur son téléphone pour regarder ses possibilités. Un pop-up s'afficha sur l'écran : "Grèves du personnel aérien. Consulter la liste des vols annulés". Elle s'empressa de cliquer sur le lien, sentant son coeur battre un peu plus fort dans sa poitrine. Ses doigts parcouraient les noms de chacune des destinations. Son vol faisait partie de la liste, comme toutes les correspondances Milan-Paris de la journée. Elle composa alors le numéro de la hot-line qu'on lui proposait et après de longues minutes d'attente, une voix presque robotique l'informa qu'elle pouvait simplement lui trouver un billet pour le lendemain. Impossible pour la brune de prendre une autre compagnie car les prix avaient entre temps triplé. Elle se résigna à rester une nuit de plus dans cet endroit qu'elle ne reconnaissait plus. Elle avait en effet pris soin de vider chaque pièce, chaque tiroir. Plus rien ne laissait penser qu'une famille aussi aimante et joyeuse avait pu occuper ces lieux pendant des années. Tout semblait froid à ses yeux et cela lui fendait le coeur. Elle ne supportait pas de rester ici. Et alors qu'elle sentait les larmes lui monter, elle se décida à quitter la maison pour prendre l'air. Aria avait peur de s'écrouler là, et de ne plus jamais se relever. Elle culpabilisait déjà beaucoup de se séparer de ce bien familial. Et voilà qu'elle allait devoir recommencer toutes les démarches alors qu'elle avait vécu chaque étape de manière douloureuse, comme si elle s'était elle-même enfoncé un coup de poignard et qu'elle le remuait un peu plus dès qu'elle avançait vers la délivrance.

Elle déambulait dans les rues bondées pour calmer son esprit. Elle n'appréciait même pas l'environnement dans lequel elle se trouvait alors que d'ordinaire, un rien l'émerveillait. Elle aimait s'attacher aux détails, décomposer les paysages et les éléments d'architecture qui s'offraient à elle. Mais pas aujourd'hui. A cet instant, elle était en colère et était incapable de s'apaiser. Aria en voulait à la terre entière. Elle avait déjà assez souffert comme ça pour qu'en plus, on s'amuse à lui jouer des tours et à l'enfermer dans ce passé qu'elle cherchait à fuir et à oublier. Mais force était de constater qu'il se rappelait systématiquement à elle, alors qu'une seule idée lui venait en tête : se débarrasser de tout ce qui pouvait la rendre nostalgique d'un bonheur qu'elle avait connu à une époque mais auquel elle était persuadée qu'elle ne goûterait désormais plus jamais en totalité. Toute la positivité qui la caractérisait il y a encore quelques années avait disparu. Elle ne se pardonnerait jamais d'avoir été si naïve et d'avoir tant espéré de la vie. Ce n'était finalement qu'une aventure de souffrance et de douleur. Et voilà que c'était maintenant la tristesse qui apparaissait, se matérialisant par des larmes qui emplirent ses yeux. Honteuse, la jeune femme baissa la tête pour camoufler ses joues humides. Elle ne savait même plus pourquoi elle était dans cet état. Elle passa ses manches sur son visage et se concentra pour faire cesser les perles salées qui dévalaient sur sa peau.

Elle leva finalement le regard, déterminée à montrer que rien ne pouvait la toucher et l'anéantir plus que ce qu'elle ne l'était déjà. Mais elle se sentit vide ridicule. A qui essayait-elle de prouver de telles choses, si ce n'était à elle-même. Elle s'arrêta un instant pour masser ses tempes en feu. Son cerveau lui communiquait trop d'informations qu'elle n'arrivait plus à assimiler et à traiter. Elle aurait bien besoin de coucher sur le papier tout ce qui traversait ses pensées. Peut-être qu'elle y verrait ainsi un peu plus clair. Peut-être qu'elle réussirait à rappeler son esprit à la raison et à se fixer des priorités. Elle devait avant tout trouver le courage de reprendre tout à zéro. Une envie lui vint alors, celle de courir, le plus vite possible et surtout, le plus loin d'ici. Sur le moment, cela semblait être la seule chose qui pouvait l'aider. Et surtout, lui permettre de déconnecter un peu. De chasser toutes ces idées parasites. De repousser le problème.

Elle fit les calculs dans sa tête. Qu'est-ce qui lui coûtait le plus ? Retrouver une maison dans laquelle elle ne voulait plus mettre les pieds ? Ou continuer à marcher sans but précis alors que les idées ne cessaient d'affluer lui provoquant des migraines. Elle décida finalement de rebrousser chemin, se laissant la possibilité de changer d'avis, et en prenant le chemin le plus long pour rentrer. Aria se retourna finalement brusquement et se retrouva incapable de bouger. Elle tomba nez à nez face à deux yeux fixés sur elle. Ceux qui aurait pu l'apaiser alors qu'elle venait de vivre une véritable journée en enfer. Des pupilles bleues azur qui imitaient le comportement de l'océan. Calmes et pourtant prêtes à se déchaîner. Cette atmosphère créait un regard perçant que la jeune femme n'était pas en mesure de traduire. Le destin avait vraiment décidé de se moquer d'elle aujourd'hui. Elle se mordit la lèvre pour ne pas éclater de rire. C'était nerveux. Ses émotions n'étaient plus du tout fiables après les montagnes russes qu'elle avait vécues ces dernières heures.

« Pierre... souffla-t-elle finalement. »

Elle fut heureuse de constater qu'un sourire commença à étirer la bouche du pilote. Elle s'attendait à une quelque conque réaction de sa part. A ce moment, Aria pensa qu'elle aurait pu tout encaisser. De la colère. De la joie. De l'amertume. De l'incompréhension. Mais il ne réagissait pas, restant de marbre.

« On y va ? » Une voix enjouée vint briser cet échange, redonnant vie à la scène qu'ils étaient en train de vivre. Une petite brune dont les cheveux tombaient en cascade sur ses épaules venait d'enrouler ses bras autour de celui de Pierre pour l'attirer à elle. Le français hocha la tête et emboîta le pas de son accompagnatrice. Il jeta un dernier regard à la franco-italienne qui était toujours incapable de bouger et releva fièrement la tête.

L'indifférence. Elle ne s'y était pas pas préparée. Et ça, ça faisait mal. Plus que ce qu'elle avait pu ressentir aujourd'hui. Pourtant, la jeune femme pensait fermement qu'elle ne pouvait s'en prendre qu'à elle car elle l'avait rejeté. Elle avait laissé passer sa chance. Et jusqu'à présent, elle n'avait jamais eu conscience qu'elle en avait ne serait-ce qu'une petite.

···
Et voilà comment Aria s'est retrouvée là... On se retrouve demain pour le dernier chapitre de cette partie !

LE SOLEIL & LA LUNE - PIERRE GASLYOù les histoires vivent. Découvrez maintenant