« Les épines, à quoi servent-elles ? »
-Antoine de Saint-Exupéry, Le petit prince.
···
Aria. Paris.
Mille pensées à la minute. Un esprit tant rempli qu'il lui était impossible de réfléchir. Et pourtant, la jeune femme n'avait pas le luxe de se tromper. Elle devait tout analyser. Prendre la bonne décision. Un choix qui aurait un impact sur sa vie mais également sur celle de sa soeur. Pour leur bien, elle avait accepté l'aide d'une assistante sociale qui trouverait le moyen de faire comprendre la situation à Nina. Et qui l'aiderait également à accepter ce qu'il se passait, et ce qu'elle avait le pouvoir de faire. Aria était perdue. Il lui était compliqué d'appréhender ces événements et impossible de comprendre comment ils en étaient arrivés là. Comment elle avait pu redescendre si bas après avoir simplement commencé à accepter qu'elle pourrait peut-être réussir à toucher à nouveau le bonheur du bout des doigts.
C'était loin d'être une bonne solution, mais la jeune femme refoulait tout ce qu'elle pouvait ressentir. L'idée de craquer devant sa soeur lui était impensable. Elle voulait se montrer forte face à ses amis, et sûrement se convaincre elle-même qu'elle était confiante et que pour une fois, le destin pourrait être de son côté. Et puis il y avait Pierre qui essayait de la soutenir depuis l'autre bout du monde. Elle ne le remercierait jamais assez pour cela. Mais elle ne pouvait accepter qu'il interfère personnellement dans cette histoire et surtout, voyant à quel point il souffrait déjà de ses résultats sur les Grands Prix, elle désirait lui apporter un peu de joie. Leurs vies étaient en ce moment à représenter d'un tableau peint de noir. Alors, ne voulant en aucun cas l'accabler plus qu'il ne l'était déjà, la brune cherchait tant que possible à remplir le rôle qu'il lui avait déjà donné : être sa lumière au milieu de l'obscurité. La bulle qu'ils partageaient lorsqu'ils se téléphonaient leur permettait de se couper un peu du monde et d'entrevoir un avenir plus coloré et plus supportable. De l'oxygène dans ce monde pollué.
Depuis toutes ces années, et tout ce qu'elle avait traversé, Aria se connaissait et savait pertinemment qu'elle n'était qu'une bombe à retardement. Elle finirait par exploser en rejetant toute sa haine et sa colère sur ses proches. Et ça, ce n'était pas possible. L'avocate bénévole avec laquelle elle s'était entretenue l'avait vivement encourager à garder son calme et à rester objective, tout en montrant à quel point elle tenait à sa soeur. Elle lui avait conseillée d'écrire tout ce qu'elle ressentait. Ensemble, elles pourraient ensuite faire le tri de ce qui pourrait servir à s'opposer à la demande du père de Nina. Alors, en attendant que l'enfant ne sorte de son rendez-vous avec l'assistante sociale, elle sortit son téléphone pour ouvrir l'application de prise de notes. Elle hésitait, jouant avec ses doigts, ne sachant par où commencer. Elle poussa un long soupir et se jeta dans le vide, prenant le risque de se dévoiler complètement.
Lorsque j'avais sept ans, j'ai perdu mon héros. Il s'appelait Milo Gallo. Et c'était mon papa. J'étais incapable de comprendre ce qu'il se passait réellement et je crois que mes yeux d'enfant ont toujours voulu protéger mon cerveau de ce à quoi ils étaient confrontés. J'ai mis longtemps à m'en rendre compte. Mais ce jour-là, mon modèle a été égoïste, et il a aussi emmené une partie de maman avec lui. Un bout d'elle, de son sourire, de sa joie de vivre, de son envie de continuer, d'affronter l'avenir, seule désormais. Mais elle ne l'était pas vraiment. J'étais là, certes du haut de mon jeune âge, mais j'étais là. On avait dit adieu à un membre de notre équipe, mais on était toujours toutes les deux.
Elle a mis longtemps à recommencer à rire. Et j'ai eu la chance d'apercevoir à nouveau cette partie d'elle que j'aimais tant. Ce n'était pas lorsqu'à onze ans, j'ai gagné le cross du collège. Ce n'était pas lorsque, quand j'ai eu douze ans, elle a rencontré Guillaume Blanchard. Mais c'est lorsqu'elle a tenu un petit être dans ses bras, un nouveau membre de mon équipe. C'était Nina. Elle prouvait qu'après tout ce qui nous était arrivé, qu'après avoir broyé du noir pendant des années, ma maman était encore capable d'éprouver un amour inconditionnel pour quelqu'un.
Ma soeur est devenue la preuve qu'il me fallait pour que j'arrive à me convaincre qu'on pouvait se relever de tout, même si parfois, cela prenait un peu de temps. Et que le bonheur, n'était jamais parfait. Guillaume ne m'aimait pas. J'avais l'impression que ma présence le dérangeait et je crois que j'ai vite abandonné l'idée qu'il ne remplacerait jamais mon papa, mais qu'il ne serait également jamais une figure paternelle pour moi et qu'il ne m'épaulerait jamais. J'ai souhaité disparaître pour qu'il soit le héros de Nina. Mais il ne s'occupait pas d'elle non plus. Après sa naissance, il partait, au début quelques heures, et puis à la fin plusieurs jours. Quand il revenait, je m'enfermais dans la chambre de ma soeur. Je la prenais dans mes bras et je la berçais en chantant pour couvrir les cris des disputes qu'il avait avec ma maman qui redevenait, dans ces moments, l'ombre d'elle-même, la coquille vide qui venait d'apprendre le décès de mon papa.
Et un soir, ma voix s'est mise à trembler. Elle ne parvenait pas à masquer les hurlements qui venaient de la pièce d'à côté. J'ai entendu un bruit fracassant qui a instantanément provoqué un long silence très pesant. Mais malgré les larmes, je continuai de chanter, de bercer Nina. Et quand elle a fermé ses jolis yeux, je savais que plus rien ne serait pareil.
La seule chose pour laquelle je peux remercier cet homme, c'est pour avoir introduit un membre dans mon équipe. Ma soeur avec laquelle j'entretiens ce lien si particulier depuis des années. Ma grand-mère m'a offert le plus beau des cadeaux en prenant sa garde. Elle nous a permis de grandir ensemble, de nous épanouir et de renforcer ce duo. Maintenant, je suis peut-être sa référante, mais elle aussi est mon pilier. J'ai toujours voulu la protéger, même si désormais, la prendre dans mes bras et chanter est loin d'être suffisant.
Tout ce que je veux lui transmettre, ce sont les valeurs dans lesquelles ont m'a moi-même éduquée : l'amour, le respect, la détermination, l'altruisme. C'est ce que mes parents m'avaient transmis, ce que ma grand-mère m'a inculquée et ce que je m'efforce de démontrer au quotidien à ma soeur. Et son père, ce n'est pas ce qu'il porte, ce n'est pas ce qui le fait vibrer. Il n'a rien à voir avec la petite fille que Nina est aujourd'hui et ne doit pas avoir son mot à dire sur ce que Nina sera demain. Ça ne pourra jamais être son héros. Et je ne prétends pas être à la hauteur, mais je sais que ma petite soeur sera toujours ma priorité alors qu'elle n'a jamais été la sienne.
Toutes les deux, on forme une équipe. Je sais ce que c'est de perdre des joueurs en route. C'est dur. Parfois on ne s'y attend pas, c'est soudain. On nous les prend comme ça. Mais dans ce cas précis, on peut agir. Et sachez que je ferai tout pour le bien de mon équipe.
Aria s'interrompit dans son écriture lorsqu'une larme s'écrasa sur son écran. Elle avait rédigé ses pensées d'une traite. Et c'est peut-être là, la vérité la plus simple. La plus pure. Elle renifla en chassant ses pleurs. Elle essaya de se donner une contenance alors qu'elle entendit la porte de la salle d'attente grincer.
« Madame Gallo ? Je peux vous voir ? »
La jeune femme détailla l'assistante sociale qui venait de s'entretenir avec Nina. Elle hésita à se lever. Elle ne se sentait pas assez forte pour réussir à traverser la tempête qui s'annonçait.
···
On continue notre calendrier de l'avent même si on approche de la fin...
D'ailleurs, j'en profite pour vous souhaiter un bon dimanche et de bonnes vacances si vous avez la chance d'en profiter.
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LE SOLEIL & LA LUNE - PIERRE GASLY
RomanceLui est pilote en F1 et ne pense qu'à travailler pour son avenir. Elle est étudiante et a tout perdu. Ou du moins, elle a beaucoup perdu et elle vit pour échapper à son passé. Une frontière sépare leurs deux mondes. Mais pourtant, ils se rencontrent...