Qu'est-ce qui différencie une œuvre d'art d'une simple réalisation humaine ?
Voilà la question à laquelle la classe de trente élèves devait tenter de répondre. Austin, les fesses vissées sur sa chaise et la tête enfouie dans ses mains, laissa s'envoler son esprit loin de cette problématique à laquelle il n'avait aucune envie de répondre. Pour lui, c'était vite vu : du moment qu'un artiste était connu, il aurait pu afficher son excrément dans une vitrine, et les gens auraient considéré ça comme une œuvre d'art. En revanche, quelqu'un de lambda qui voulait faire une œuvre d'art avait vraiment intérêt à pondre quelque chose d'extraordinaire s'il voulait se faire remarquer... Mais alors, comment ont fait certains artistes, pour devenir connus ?
Sans qu'Austin ne s'en rende compte, cette question trottait finalement dans sa tête, sans apporter de réponse. C'était la magie de la philosophie. La même magie que la politique, d'ailleurs. Personne ne pouvait arriver sur un plateau-télé en sautant de joie et en hurlant qu'il avait trouvé « LA solution » ... Ça n'existait pas, LA solution. Ça faisait partie des choses qu'Austin et tous les autres gens de son âge apprenaient à l'adolescence : « Rien n'est simple, tout n'est que nuance ».
A la fin du cours, David et Austin se mirent à courir pour pouvoir manger les premiers dans le self, et avoir de la place. Une fois assis, les deux amis se ruèrent sur leur repas, bénissant tous les saints pour avoir survécu à ces quatre heures de cours. En plus, c'était steak frites, ce jour-là. Les frites étaient en béton armé, et la viande avait dû servir de semelle à Usain Bolt avant d'atterrir dans leurs assiette... Malgré tout, ils ne s'en plaignaient pas. Son assiette vide, David attaqua son yaourt, e qu'Austin croqua dans sa pomme. Son ami s'immobilisa, tenant sa cuillère en équilibre dans sa main. Il regarda Austin dans le blanc des yeux et s'écria :
— Oh ! Jeanne ! J'ai failli oublier !
Il en lâcha presque son dessert et s'empressa de sortir son téléphone.
Austin se massa le front de sa main :
— Et c'est reparti...
— Arrête d'être pessimiste ! Je fais ça pour toi, mon vieux !
En sifflotant de plaisir, il ouvrit l'application Instagram, et tapa le nom d'utilisatrice de la fille en question sur le moteur de recherche. Puis, il tendit son portable à son ami.
— Tiens, jette un coup d'œil à ça.
En dépit de sa tendance à trouver ce mode de fonctionnement débile, Austin s'abandonna à sa curiosité et empoigna le téléphone. Jeanne Delasouche, dix-huit ans, étudiant dans un lycée privé de haute renommée. Sa page contenait une dizaine de publications, tout au plus. Elle était blonde, avec des cheveux mi- longs, des yeux bleus pétillants et deux ou trois taches de rousseur sur les joues. Sous son sourire charmeur, plus de 200 likes à chaque fois et une cinquantaine de commentaires.
Austin rendit le téléphone à David.
— Alors ? Comment tu trouves ?
— Elle est mignonne, déclara l'autre en haussant les épaules.
Son ami plissa les yeux :
— T'es compliqué, comme mec, toi... Non ?
Austin croqua à nouveau dans la pomme en souriant :
— Je n'ai rien demandé, moi.
David soupira et termina son yaourt en silence.
...
En rentrant chez lui, Austin se demanda soudainement pourquoi il n'avait jamais parlé à David de son faible pour Elsa. Son pied buta contre un petit caillou. Ses yeux se rivèrent dessus, sans objectif particulier. Il le buta encore et encore, passant de la chaussure gauche à la droite. Il fit une bonne partie du chemin sans jamais regarder devant lui. Il ne se concentrait plus que sur le caillou, dont il devait garder le contrôle de la trajectoire. Il perçut la voix d'un commentateur de foot dans sa tête. Ce dernier haussait le ton et s'extasiait, à mesure qu'Austin se rapprochait de cages imaginaires. Il releva la tête et s'immobilisa. Seule une poubelle de verre se tenait devant lui. Et puis, un trottoir qui n'en finissait plus. A quoi bon shooter dans ce caillou pendant des centaines de mètres, s'il n'y avait pas d'endroit précis où l'emmener ?
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Le Journal des Vagabonds
Adventure« Je suis allé dans les bois, parce que je voulais vivre délibérément. Ne faire face qu'aux essentiels de la vie, et voir si je ne pouvais pas apprendre ce qu'elle avait à enseigner. Pour ne pas découvrir, quand je viendrais à mourir, que je n'avais...
