La tête perdue dans le vide, Austin observait d'un œil flou les quatre murs froids et défraîchis qui l'entouraient, sans espoir de sortie. Des pas lourds et inquiétants fendirent le silence. Ils provenaient du couloir, sur sa droite. Derrière la porte peinte d'un bleu de prison, quelqu'un approchait. Il avait peur. Mais ses mains ne tremblaient pas. Il demeurait impassible, devant soudainement supporter un poids colossal sur les épaules. Celui de la honte, et de l'échec.
Le commissaire Jenvier ouvrit la porte et dévisagea le garçon, vêtu d'un tee-shirt bordeaux et d'un chinos bleu foncé. Ses baskets basses mixaient les deux couleurs.
— Même en cavale, vous prenez le temps de bien vous habiller... marmonna l'enquêteur.
Austin demeura silencieux. Jenvier referma la porte et vint s'asseoir en face de lui, jetant un coup d'œil discret à sa montre gousset avant de se racler la gorge. Il sortit son carnet mauve qu'il déposa délicatement, s'appliquant pour garder les lignes parallèles à celles de la table. Puis, en replaçant ses lorgnons sur son nez, il joignit ses mains et plongea son regard dans celui du garçon.
— Austin Delorme... Voilà quinze jours que je vois votre tête sur papier et à la télévision. Et ce soir, je fais enfin votre connaissance.
Il marqua une pause, jaugeant l'attitude du principal concerné. Celui-ci ne daignait pas bouger d'un pouce. C'était comme parler à un mur. malgré tout, l'inspecteur reprit d'un ton sarcastique :
— C'est presque comme rencontrer une star... Hum, je voulais éclaircir un point. Est-ce vous qui avez appelé le commissariat depuis une cabine téléphonique le mardi 7 avril, au sujet de l'orphelinat Sainte Marie ? Si oui, vous avez de la chance... Il n'en existe plus beaucoup, en France.
La mâchoire serrée, Austin affronta l'homme du regard. Ne lisant aucune animosité dans son regard, il hocha la tête sans rien dire. Jenvier ouvrit son carnet et fit cliquer son stylo pour y griffonner quelques mots.
— Grâce à votre aide, quarante enfants ont été placés dans un nouveau centre adapté. Certains ont même déjà rejoints une famille d'accueil. Le foyer a fermé.
— Alia ?
Le commissaire se figea, relevant lentement les yeux vers lui. Entendre le son brisé de sa voix lui donnait des frissons.
— Je vous demande pardon ?
Déglutissant jusqu'à pouvoir dénouer sa gorge, le garçon reprit :
— Alia est toujours dans un centre ?
Surpris par l'évocation du nom de la petite pianiste, Jenvier s'enfonça dans sa chaise et croisa les bras, tentant de déchiffrer les intentions d'Austin.
— Non. Elle a trouvé une famille, il y a trois jours. Pourquoi cette question ?
Cette fois, le garçon baissa la tête en tremblant des jambes, incapable de supporter le regard suspicieux du policier. Ce dernier poursuivit d'une voix rauque, qui résonna entre les quatre murs de la pièce :
— Donc, vous connaissez Lou Martin. Où est-elle ?
Austin ferma les yeux, les plissant si fort qu'il crut pouvoir se réveiller de ce cauchemar. En un clin d'œil, c'était comme si le ciel lui tombait dessus. Seulement, il n'avait plus du tout la tête dans les nuages. Jenvier plongea les mains dans sa veste en laine grise et soupira d'un air triste :
— Austin, tu es recherché pour fugue, délit de fuite, kidnapping, et j'en passe... C'est de la vie d'une enfant dont on parle. Alors, ne reste pas silencieux avec moi.
L'intéressé froissa le bout de son tee-shirt en serrant le poing, et soupira d'une voix rauque :
— C'est injuste.
L'inspecteur l'observa dans le blanc des yeux, se mordant les lèvres de l'intérieur. Il bondit de sa chaise, fit quelques pas et haussa les épaules.
— « La vie est injuste ». C'est ce que me répétait ma mère junkie lorsque j'étais enfant. Elle n'avait que ce mot à la bouche. Avant de s'éteindre sur son lit d'hôpital, elle m'avait répété : la vie est injuste.
Il marqua une pause, soutenant un regard accablant sur le garçon. Il sortit les mains de ses poches et jeta un nouveau coup d'œil à sa montre gousset, avant de rétorquer :
— Elle n'a jamais compris que la vie, c'était ce qu'elle décidait d'en faire. C'est la seule raison pour laquelle elle est morte à trente-trois ans, alors qu'on tentait de la réanimer.
Sur ces mots, il se rassit et ouvrit son carnet à une page blanche, stylo à la main.
— Si je suis là, c'est pour rendre justice. Alors, coopère...
— Je ne l'ai pas kidnappée.
Un silence s'installa dans la salle d'interrogatoire. Jenvier lut la pesante solitude dans les yeux du garçon. Il hocha doucement la tête.
— Je sais.
Il déglutit, nota une phrase dans son carnet, et pointa la rue de l'index.
— Dehors, les gens pensent que c'est le cas. Les médias aiment embellir les histoires pour faire du chiffre, tu sais...
Austin se prit la tête dans ses mains et ravala ses pleurs tant bien que mal. L'inspecteur poursuivit d'une voix calme :
— Aide-moi à prouver qu'ils ont tort. Et tout rentrera dans l'ordre. Elle est sûrement toute seule, à l'heure qu'il est. Il faut qu'on la retrouve, pour son bien.
— Je ne sais pas où elle est... Je le jure.
Jenvier s'enfonça dans son siège, fouilla dans sa poche, et en sortit un autre carnet, qu'il laissa tomber sur la table. Le garçon reconnut sa couleur verte rappelant celle des arbres.
— Ce journal... c'est bien monsieur Elvis Preto qui te l'a donné ?
L'intéressé hocha la tête. Le commissaire poursuivit :
— J'ai fait des scans de chaque page. Même les dernières.
Il ouvrit le carnet et le tourna dans le sens d'Austin. Ce dernier reconnut les paragraphes écrits par la petite fille. Jenvier chuchota en tapotant du doigt dessus :
— Ce n'est pas suffisant, comme preuve. Mais si l'on prouve que c'est bien Lou qui a écrit ces lignes, tu seras innocenté.
Le garçon haussa à nouveau les épaules en secouant la tête.
— Je ne peux pas vous aider.
Le commissaire referma le carnet, fit cliquer son stylo avant de le remettre dans sa poche, et soupira.
— Bien... Tu vas rester en garde à vue jusqu'à ce qu'on la retrouve. Si nous n'avons rien de nouveau d'ici lundi soir, tu seras libre de rentrer chez toi.
Sur ces mots, il se leva, se racla la gorge et beugla :
— Émile !
L'adjoint apparut immédiatement, au garde à vous.
— Oui, commissaire ?
— Emmenez ce jeune homme en garde à vue, s'il vous plaît.
Impuissant, Austin tendit les bras et observa, le regard vide, l'homme lui passer les menottes autour des poignets.
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Le Journal des Vagabonds
Adventure« Je suis allé dans les bois, parce que je voulais vivre délibérément. Ne faire face qu'aux essentiels de la vie, et voir si je ne pouvais pas apprendre ce qu'elle avait à enseigner. Pour ne pas découvrir, quand je viendrais à mourir, que je n'avais...
