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Assise en boule au bord de la route goudronnée, Lou sentait les longues minutes s'écouler au ralenti, s'opposant aux voitures qui filaient sous son nez, sans jamais s'arrêter. Hormis en observant le soleil, la petite fille n'avait aucun moyen de savoir qu'elle attendait depuis plusieurs heures au pied d'un panneau publicitaire. L'homme qui s'était arrêté pour lui prêter son portable n'avait pas eu l'air de la reconnaître. Et heureusement pour elle. La tête enfouie dans ses bras, plus aucune larme ne pouvait sortir de son corps. La violence de la solitude qui s'était soudainement mise à peser sur elle, la pétrifiait. Comme si par-delà les collines, des dizaines de voitures de policiers l'attendaient pour la ramener dans sa prison, au bord du lac. Aucune échappatoire ne s'offrirait à elle. Voilà ce qu'elle pensait.

Au volant, Pierre-Louis peinait à ne pas s'endormir. Les mains crispées sur le volant, il serrait les dents comme il le pouvait, et observait les panneaux défiler devant lui. Il était hors de question que le garçon rate sa sortie. Une poignée de secondes plus tard, ses yeux se froncèrent sur le panneau affichant une fille en bikini tenant un cône glacé. Une petite silhouette était assise par terre, appuyée sur le poteau. Contre toute attente, il donna un coup de frein gigantesque, essuya les insultes de l'automobiliste qui le suivait de près, et se rangea sur le bas-côté. Par chance, le conducteur poursuivit son chemin, en lui adressant un doigt d'honneur. Le cœur du jeune blond s'emballa. Dans le rétroviseur arrière, son regard croisa celui de la petite fille, qui tourna ses yeux bleus vers lui. Sans attendre davantage, il ouvrit la porte et avança vers elle d'un pas décidé, balayant les recoins de l'œil pour être certain qu'ils n'étaient pas observés.

Lou se releva timidement et recula d'un air peu rassuré. Le garçon se pencha vers elle et afficha une mine bienveillante.

— Tu n'as rien à craindre. C'est moi, l'ami d'Austin. Pierre-Louis.

En le dévisageant, elle reconnut la corpulence musclée de celui qui avait rejoint Austin sur le parking de Decathlon. D'abord réticente à s'approcher, elle sentit les larmes monter. En fouillant dans les yeux du jeune homme, elle comprit très vite qu'elle était en sécurité. Ne pouvant retenir son émotion plus longtemps, elle s'avança lentement vers lui en sanglotant, se laissant tomber dans ses bras.

— D'accord... murmura ce dernier, pris d'un malaise. Dis-moi ce qu'il s'est passé... Lou, c'est ça ?

— ... Ils l'ont trouvé.

— Qui ça ?

— La police ! gémit-elle en larmes.

Le jeune sportif passa une main dans son dos et la réchauffa, avant de l'emmener dans la voiture.

— D'accord. Viens avec moi, ça va aller.

Une fois installée sur le siège passager, le garçon fit le tour et claqua la porte conducteur derrière lui en soupirant.

— Putain de merde... marmonna-t-il en joignant ses mains.

Sur ces mots, il se racla la gorge et démarra. Le soleil se coucherait bientôt. Il n'avait pas ralenti pendant près de cinq heures de route. Il sentit ses paupières devenir lourdes. Il ne pourrait jamais conduire sans s'arrêter. Etrangement calme, Lou se tourna vers lui et demanda d'une petite voix :

— Où est-ce que tu m'emmènes ?

Son regard croisa le sien. Pierre-Louis en resta bouche bée. La ramener dans un centre s'occupant des enfants comme elle, était la chose à faire, et il le savait. Sans cela, il devenait complice de son ami. Mais l'expression de Lou le fit reconsidérer sa décision. Peut-être que maintenant, il comprenait pourquoi, Austin avait fait ce choix.

Il engagea la première vitesse et murmura avec un sourire aux lèvres :

— On va dormir dans la voiture, ce soir. Et demain, on ira voir des gens que tu connais peut-être.

...

Une journée de plus s'envolait dans le passé du monde. Le soleil peinait à se lever, ce matin -là. En reprenant la route, Pierre-Louis s'était arrêté à la première machine à café. La petite fille dormait toujours profondément, sur la banquette arrière. Elle qui d'habitude parlait tout le temps, n'avait presque pas décroché un mot du voyage.

Les phares allumés, le jeune blond engagea la voiture de David sur un sentier de gravillons. Bientôt, le soleil illumina les rampes du skate-park devant lui. Lou cligna des yeux et s'étira, avant de froncer les sourcils.

— Mais...

— On est arrivés, sourit le garçon.

Au loin, autour du vieux baril de pétrole, plusieurs personnes étaient allongées dans des sacs de couchage troués. La petite fille reconnut Clément. Son visage s'illumina. Satisfait de voir qu'Austin l'avait écouté et était venu ici, Pierre-Louis fit un signe de tête en leur direction.

— Tu viens ? On va dire bonjour.

Elle hocha vigoureusement la tête, soulagée d'avoir simplement été emmenée ici. Ils quittèrent le véhicule et avancèrent vers eux. Lorsque Clément les reconnut, un large sourire s'afficha sur son visage. Même dans la difficulté de vivre dehors chaque jour, aucun d'entre eux n'avait cédé. En se serrant les coudes chaque jour, ils étaient devenus une vraie famille. Affronter le froid de la nuit ne primait plus sur l'amitié qu'ils avaient développée ensemble. A la simple vue de la petite fille, ils se mirent tous à jubiler en martelant chacun à leur tour combien elle avait pu leur manquer.

Oubliant un instant sa détresse, Lou se concentra sur cette soirée et ces personnages, tout droit sortis d'un Disney. Tout sourire, Pierre-Louis s'installa par terre en compagnie de Clément. Tous ensemble, ils se mirent à discuter. Le jeune blond porta son attention sur la petite fille, ses rires forcés, et son silence qui témoignait d'une violence trop lourde à supporter. Celle d'avoir l'impression de perdre un nouveau membre de sa famille. Il resterait là-bas, encore quelques minutes. En levant la tête vers le ciel bleu, il songea que ce jour était parfait pour des retrouvailles.

Le Journal des VagabondsDes histoires addictives. Découvrez maintenant