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Jane jeta un regard interdit à Austin, l'incitant à les suivre. Il fallut plusieurs secondes au garçon avant de comprendre que tout ça était une mise en scène imaginée par la jeune fille. Il se leva, fit trembler une ou deux lattes et plongea ses mains dans ses poches, suivant les deux filles de loin jusqu'au rez-de-chaussée. Dans le garage, Jane détacha les rênes de Prince du pied de l'établi et caressa tendrement sa crinière.

— Salut mon beau... Bien dormi ? Allez, suis-moi.

Elle l'entraîna vers une porte de ferraille entrouverte et la poussa du bout de ses doigts fins. Une pièce grande et sombre s'étendait devant eux. Faiblement éclairée par les trous du toit laissant pénétrer la lueur du jour, son sol était jonché de paille et de foin. Au centre de cette lumière, se tenait un beau cheval blanc à la crinière grise. Presque aussi musclé que Prince, mais un peu moins grand. Emerveillée, Lou s'approcha doucement. Un sourire paisible au bout des lèvres, Jane murmura :

— Je vous présente Azia. Vous pouvez vous approcher, elle est très câline.

La petite fille ne se fit pas prier. Austin croisa les bras. Pourquoi semblait-elle aussi heureuse, lorsqu'elle rencontrait un animal ? A chaque jour de plus passés ensemble, cette petite curieuse l'épatait. La jeune fille aux mèches blondes se retourna vers lui et lui envoya un clin d'œil complice. Puis, elle attacha Prince aux côtés de sa nouvelle camarade. Celui-ci se rua sur le foin, affamé. La jeune fille soupira et remplit la bassine d'eau de l'autre côté de la pièce, en-dessous d'un robinet aux aspects douteux. A la force de sa jambe gauche, elle poussa le récipient progressivement vers les deux chevaux. Fascinée par l'animal, Lou ne lâchait plus Azia du regard. Elle laissa sa main parcourir son dos parsemé de tâches sombres au milieu d'un océan de clarté. Jane se laissa tomber sur un bloc de foin au centre de la pièce, et croisa les bras.

— Bon... Hier, on n'a pas eu trop l'occasion de discuter. Je vous ai laissés entrer parce que vous montiez un des chevaux de mon père. Mais... je suis une fille curieuse. D'où venez-vous ? Et qu'est-ce que vous faisiez à Mornas ?

Les deux vagabonds échangèrent un regard déconcerté. Après quelques secondes de silence, Austin se lança en balbutiant :

— Notre train s'est arrêté là-bas. On devait aller jusqu'à Marseille.

— Donc, vous vous êtes dit que vous alliez louer un cheval ? Ironisa-t-elle.

Ils hochèrent la tête comme deux enfants se rendant coupables d'un bêtise.

— On avait pas assez d'argent pour autre chose, ajouta la petite fille.

— Et maintenant, il vous en reste ?

— Oui, environ...

— On n'a plus rien, la coupa Austin.

Lou se tourna lentement vers lui, heurtée. Elle parvint à articuler, les yeux sortant de leurs orbites :

— Pardon ?

— J'ai perdu le reste sur la plage, mentit le garçon.

— Tu as quoi ?

— Doucement ! s'imposa Jane en se levant brusquement.

A sa grande surprise, la petite fille obéit. Honteux, Austin se remémora la façon si violente avec laquelle il avait déchiré cet argent. Comme si ces bouts de papiers ne dictaient plus leur monde... Il avait bien eu tort. Lou croisa les bras, accablée par la révélation de l'adolescent. Jane se rassit prudemment et poursuivit calmement :

— Depuis quand vous vous connaissez ?

Surpris par la question, Austin se râcla la gorge et livra sa meilleure prestation d'acteur :

— Eh bien, depuis toujours. Nous sommes...

— Une semaine.

Ce fut au tour du garçon de sentir l'agacement grimper dans sa tête. Il serra le poing et interrogea la petite fille du regard. Celle-ci ne daigna pas se tourner vers lui.

— Wow... souffla Jane. Ça ne fait pas beaucoup. Pourquoi deviez-vous aller à Marseille ?

Austin se mit à nouveau à réfléchir, cherchant au plus profond de sa tête un mensonge qui tiendrait la route. Le rire rocailleux d'Andry lui revint en tête. Il baissa les bras. Quoi qu'il puisse arriver, il resterait un mauvais menteur.

— Pour voir la mer.

La jeune fille décroisa les jambes et l'observa, interloquée.

— Hein ?

— C'est vrai, s'immisça Lou. Je n'avais jamais vu la mer.

Le silence traversa l'écurie. L'on entendait le grognement des deux bestiaux, qui se chamaillaient déjà pour savoir qui pourrait boire en premier. Jane se redressa d'un soupir agacé et avança vers eux d'un pas décidé. Elle poussa le récipient d'eau sous le nez de Prince, et fit les gros yeux à Azia.

— Arrête un peu, toi...

La voix de Luna retentit depuis les escaliers :

— On a fini de manger ! Dépêchez-vous, les pâtes vont être froides !

— D'accord, on est là !

Sur ces mots, la jeune fille aux mèches blondes mit les mains sur les hanches et se tourna vers Lou avec un sourire aux lèvres.

— Tu vas voir, c'est super bon, le pesto.

Elle quitta la pièce d'un pas joyeux. Le garçon l'observa s'éloigner quelques secondes, fasciné par sa manière de presque sautiller où qu'elle aille. Et ses cheveux tombant légèrement plus bas que ses épaules se balançaient de gauche à droite. Cette fille semblait presque sortir d'un conte de fées.

— Tu as vraiment perdu l'argent ?

Brusqué par le ton sec et irritant que Lou venait de prendre avec lui, Austin répondit fermement :

— Oui.

— Mais alors... On n'a plus rien, c'est ça ?

— Calme-toi.

La petite fille tituba et se prit la tête dans les mains. Elle sentit monter la panique.

— On va rester bloqués ici ! Au milieu de ces gens qui ne font que boire, et...

— Non.

— Si ! on va...

Austin la prit par les épaules et chercha son regard avec ses yeux.

— ... Je vais trouver une solution.

Au fond du couloir, Jane se retourna :

— Vous venez ?

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