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Il avait plu toute la journée, à Montpellier. L'épaisse couche de nuages, qui s'était formée, avait tenu. Les orages grondaient encore, alors que la nuit tombait doucement sur la ville. C'était comme si le soleil ne s'était jamais vraiment levé. L'ambiance sombre et humide se mêlait à la chaleur étouffante qui régnait dans les rues vides et tristes. Sur le sol goudronneux et rempli de pavés, l'eau de pluie s'accumulait, claire et tiède. Dans un mouvement calme, elle ruisselait le long de la rue du lac, jusqu'à se jeter dans les égouts.

La pénombre s'invitait entre les bâtiments. Au beau milieu des maisons mitoyennes, une pancarte portant l'inscription « Fermé » était accrochée avec une ficelle sur la porte d'entrée. Au-dessus, l'une des vitres donnait sur une pièce éclairée, où une petite bande de jeunes était réunie. Tous assis en rond, autour d'un jeu de cartes. Une pile instable de vaisselle sale dépérissait dans l'évier.

— A toi de jouer, Sully.

Le barbu jeta un coup d'œil sceptique à sa carte, fit remuer ses lèvres et se gratta la barbe, hésitant à l'abattre. Jane se pencha vers lui et lui lança un regard amusé :

— Il ne te reste plus que celle-là. Pourquoi tu réfléchis ?

S'avouant vaincu, il pesta et envoya sa carte au milieu du tas. Un large sourire se dessina sur les lèvres de la jeune fille au pull vert. Elle leva les bras en l'air en signe de victoire.

— Yes !

— Voilà, t'as gagné... souffla Sully.

— Comme d'habitude, renchérit Luna. Allez, pose ta question.

Perdue, Lou interrogea la fumeuse du regard.

— Comment ça ?

L'intéressée se pencha vers elle et pointa le tas de cartes des doigts.

— Jane a remporté cette manche. Maintenant, elle a le droit de poser une question à n'importe lequel d'entre nous. On est obligé de répondre sincèrement.

La petite fille se crispa. Le silence s'installa au sein du cercle. Seul le bruit apaisant des gouttes qui s'écrasaient contre la vitre ralentissaient les battements de cœur des joueurs. Le regard de Jane balaya lentement celui des autres, qui maintenaient leur souffle. Elle croisa celui du garçon, le dépassa... puis se braqua à nouveau sur lui.

— C'est à Austin que je vais poser une question !

Sa gorge se noua. Devant le regard à l'apparence maléfique de la jeune fille, il semblait impuissant. Elle tapota son doigt sur son menton à de multiples reprises, tandis que les autres reprenaient leur souffle. Au bout d'une minute, elle claqua du doigt :

— Je sais ! Je veux savoir... pourquoi tu es là.

Autour d'elle, les autres froncèrent les sourcils. Restant malgré tout sur sa position, elle haussa les épaules.

— C'est vrai, quoi. Pourquoi tu n'es pas en cours, là tout de suite ? Quel est ton but ?

Tous les regards se tournèrent vers lui. Se sentant observé de toute part, il demeurait incapable de prononcer le moindre mot. C'était comme dans un rêve. Comme si tout à coup, il se rendait compte qu'il était différent des autres. Pourquoi devrait-on l'observer lui ? Que pouvait-il bien cacher de spécial ?

Il se racla a gorge et se décida à parler, devant les yeux impatients du reste du groupe.

— Eh bien, je...

— Moi, je crois que je sais, lança Lou.

Tout le monde se tourna vers la petite fille, qui portait un sourire mystérieux au bout des lèvres. Ses yeux bleus se baissèrent au niveau du chinos couleur sable du garçon.

— La réponse se trouve dans sa poche arrière, ajouta-t-elle.

Ne pouvant dire si elle était plutôt amusée ou intriguée, Jane ouvrit la paume de la main devant lui.

— Alors... qu'est-ce que tu caches dans ta poche arrière ?

Austin se redressa en soupirant et lui tendit le journal vert. Les yeux de Sully semblaient prêts à sortir de leurs orbites :

— Un carnet comme Indiana Jones... Trop cool.

— Ou un journal intime, se moqua Luna.

Jane récupéra l'objet et l'ouvrit à la première page. Elle lut à haute voix :

— « Journal du vagabond ». Eh bien, ça promet.

Sullivan explosa de rire et le pointa du doigt :

— Sérieux, c'est toi qui as appelé ça comme ça, mec ?

— Non, je...

— Laisse-le tranquille, Sully ! pesta la jeune fille dans un soupir exaspéré.

Surpris par sa réaction, ce dernier se fit tout petit dans le cercle. Elle se racla la gorge et feuilleta les pages. Ses sourcils se froncèrent. Elle approcha sa tête des écritures. Devant son air ahuri, Luna et le barbu s'approchèrent, impatients de savoir ce que pouvait bien renfermer ce fameux carnet.

— On dirait... des partitions.

Fière de son coup, Lou croisa les bras et observa à tour de rôle le visage du garçon et de Jane, un brin de satisfaction au bout des lèvres. Une ampoule s'illumina dans l'esprit de la jeune fille : voilà pourquoi il mimait Brian Jones le matin même. Elle claqua des doigts :

— Tu fais de la guitare !

Austin afficha un petit sourire coupable. La petite fille en rajouta une couche :

— J'ai jamais entendu quelqu'un aussi bien jouer. C'est dommage qu'il n'en ait plus...

Sur ces derniers mots presque murmurés, les images de terreur et de violence de la gare s'invitèrent dans l'esprit de Lou. Elle prit sa tête dans sa main, et poussa soudainement un soupir sanglotant. Les adolescents l'observèrent quelques secondes, avant de se jeter des regards graves, les uns les autres. C'est avec plusieurs échanges sans paroles, que Luna conclut qu'elle devait tenter de la consoler, étant sa voisine directe dans le rond. Peu à l'aise avec ce genre de situations, elle déposa une main dans le dos de la petite fille.

— ... Il y a un truc qui ne va pas ?

— Quelqu'un a fracassé ma guitare en mille morceaux, intervint Austin. Mais avant, il nous a frappé. Elle a toujours une marque, vers sa tempe droite.

Bouche bée, Jane jeta un coup d'œil discret. Elle laissa le livret glisser doucement entre ses mains, bouleversée.

— Mais qui pourrait cogner une enfant ? ragea Sully en serrant les dents.

La jeune fille aux mèches blondes fouilla dans le regard d'Austin, impressionnée par l'aura courageuse qu'il dégageait autour de lui. Son regard dur et rêveur lui réchauffa le cœur. Elle déduit d'une voix douce :

— C'est pour ça que tu es ici... la guitare.

Plongé dans le silence, le garçon ne pouvait que percevoir l'écho des paroles de Jane, rebondir entre les murs décolorés de la pièce. Et la pluie tombait toujours. Il faisait frais. Assez pour qu'il constate qu'un souffle de frissons embaumait son corps. La petite fille sécha ses larmes, et prit le soin de l'observer fixement, visiblement dans l'attente de la réponse qu'il n'avait jamais su lui donner. Il était si complexe de tout envoyer en l'air, sur un coup de tête. De se dire que les notes n'étaient que des chiffres, et que tout irait bien si l'on avait la force de croire en son instinct. La voilà, la vérité. Celle qu'il tentait d'ignorer depuis le 3 avril dernier.

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