Au commissariat de Chatenay-Malabry, l'adjoint Emile Ventoux était en plein concours contre Brice, un policier qui terminait son service. En équilibre sur sa chaise roulante, il laissait sortir le bout de sa langue entre ses lèvres, preuve d'un concentration irréfutable. Son rythme cardiaque s'emballait, tandis que son adversaire le toisait et que le reste de l'équipe l'encourageait. Le bras levé au-dessus de la tête, il tenait fermement la boulette de papier qu'il s'apprêtait à jeter.
— Allez ! Tu vas la mettre !
— Arrêtez de rêver, ricana Brice, il n'a jamais mis un vrai panier de sa vie.
Emile prit son courage à deux mains, serra une dernière fois le projectile entre ses doigts et prit son élan. Le téléphone sonna. Il envoya malgré tout la boulette de papier. Tous les regards tournés soudainement vers le téléphone, personne n'avait vu partir l'objet.
— Est-ce qu'il l'a mis ?
— Alors ?
Les mains dans les poches, Brice s'approcha de la poubelle et fronça les sourcils. Il marmonna :
— Elle y est.
Derrière lui, toute l'équipe sautilla de joie. Emile laissa sa tête retomber sur le dossier de son siège, souriant jusqu'aux oreilles. D'un air malicieux, Brice replaça ses lunettes sur son nez, empoigna la poubelle et la retourna devant les autres. A leur grande surprise, rien n'en sortit. Il s'esclaffa :
— Non, je déconne !
La déception apparut sur le visage du reste de l'équipe, découvrant le petit bout de papier contre le mur. Brice reposa la poubelle et fit un clin d'œil à Emile.
— Tu devrais prendre ton appel, mon gars.
Ventoux se retourna vers le téléphone en bredouillant. Tellement obnubilé par son tir, il en avait oublié l'appareil qui sonnait en trombe. D'une main tremblante, il l'attrapa et le porta à son oreille.
— Commissariat de Châtenay-Malabry, bonjour ?
— ... J'aimerais dénoncer un abus.
— Hum, oui ? Est-ce que je peux prendre votre nom ?
— Je voudrais que cela reste anonyme.
Émile s'empara d'un stylo et d'un bout de papier.
— D'accord... Je vous écoute.
Un silence. Les autres retournèrent à leur poste. Brice se pencha vers Emile pour écouter la conversation.
— Les enfants du foyer Sainte Marie sont maltraités.
Un éclair traversa l'esprit de l'adjoint. Il posa une main sur la sortie de son et se tourna vers son coéquipier en chuchotant :
— Va chercher Jenvier !
Il se racla la gorge, et rapprocha l'appareil de sa bouche.
— ... Je peux vous demander d'où vous tenez cette information ?
— Non. Demain, une employée du nom de Guerra viendra pour les surveiller toute la journée.
— Attendez, je note... Guerra, avec deux « r » ?
— Oui. Cette femme maltraite les enfants.
Jenvier déboula dans l'entrée du commissariat et lança un regard étonné à son adjoint. Ce dernier lui tendit le téléphone :
— Je crois que c'est le jeune qu'on cherche...
— Tracez l'appel.
Piqué de curiosité, l'homme au lorgnon colla l'appareil à son oreille.
— Commissaire Jenvier, pouvez-vous répéter ce que vous venez de dire à mon adjoint, s'il vous plait.
— Une femme du nom de Guerra maltraite les enfants du centre Sainte Marie. Il a dû noter son nom sur un papier.
Jenvier jeta un coup d'œil sur le bureau et attrapa le morceau de feuille blanche, sur lequel était griffonné le nom. La voix de son interlocuteur n'était pas grave. Il en déduit qu'il avait affaire à un adolescent.
— Comment vous appelez-vous ?
— Contentez-vous de la cueillir. Ces gosses sont en danger.
— Pourquoi est-ce que je devrais vous croire ?
— Demandez-leur d'où viennent les bleus sur leurs corps.
Jenvier ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit. L'interlocuteur lui avait raccroché au nez.
— Putain de merde...
Un air pétillant se dressa sur le visage d'Emile :
— J'ai trouvé ! A trois kilomètres au nord de l'autoroute Clermont-Lyon, au niveau de la borne 71.
Le commissaire en laissa pratiquement tomber le téléphone et devint livide.
— Bon Dieu, le témoin disait vrai !
Il tourna les talons et quitta le bâtiment d'un pas décidé.
— Prévenez les équipes en déplacement. Je veux qu'on les ait retrouvés ce soir !
— Et pour les enfants, commissaire ?
— Je m'en vais cueillir la directrice. Emile, vous venez avec moi.
— Bien, monsieur.
VOUS LISEZ
Le Journal des Vagabonds
Adventure« Je suis allé dans les bois, parce que je voulais vivre délibérément. Ne faire face qu'aux essentiels de la vie, et voir si je ne pouvais pas apprendre ce qu'elle avait à enseigner. Pour ne pas découvrir, quand je viendrais à mourir, que je n'avais...
