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Mercredi 8 avril, vingt-heures trente. La nuit noire s'était installée sur la ville de Lyon. Une brise d'air froid traversait les entrées de la gare de la Part-Dieu. À l'intérieur, les cordes de la guitare résonnaient, bourdonnant dans un son sec et désaccordé, emporté par le souffle du vent.

La musique s'arrêta. Une main crasseuse sur les cordes, Austin sentit les larmes lui monter. Ses doigts saignaient. Les coupures se mêlaient au bronze des cordes, et la douleur était insoutenable. Après presque une heure, il demeurait incapable de jouer. Le garçon laissa doucement sa tête se reposer sur le corps de l'instrument en décomposition. Il repensa à l'homme, qui jouait dans la rue, pour un blessé de guerre désormais manchot. Austin se tapa doucement la tête contre l'affiche, honteux d'avoir pu trouver ça étrange sur le coup. Même si l'homme avait sûrement un grand cœur, il ne pouvait pas s'imaginer à quel point il rendait heureux cet ancien soldat.

Quelqu'un s'approchait d'eux. Il entendit des talons résonner sur le sol. Il redressa la tête, dévoilant un visage éteint. Un policier se tenait au-dessus de lui, les mains sur les hanches, la mâchoire carrée.

— Bonsoir. Qu'est-ce qui vous est arrivé ?

La petite fille ne lui adressa pas un regard. Austin balbutia :

— On a été... agressés.

— Par qui ?

— J'en sais rien... Des types. Noirs. L'un d'eux avait un foulard.

Le flic croisa les bras et se retourna vers ses deux collègues.

— Vous entendez ça, les gars ? Tsss, toujours les mêmes. Tu m'étonnes.

Il s'abaissa au niveau du garçon et tenta d'afficher un ai compatissant :

— On peut appeler quelqu'un ?

Austin déglutit. Il était hors de question d'appeler le foyer. S'il téléphonait à ses parents, il serait mis en état d'arrestation. Lui et la petite fille seraient séparés, ce qui en fin de compte, revenait au même.

— Non...

L'homme haussa les épaules.

— D'accord. Vous ne pouvez pas passer la nuit contre cette affiche. Elle va être remplacée par une nouvelle, cette nuit. Veuillez me suivre.

Austin se leva en serrant les dents, et attrapa la guitare. Lou le suivit d'un air abattu. L'homme en costume bleu les accompagna jusque devant un second store métallique, et se planta à côté d'une vieille dame portant une couverture sur son corps frêle.

— Mettez-vous là. On va essayer de retrouver votre argent.

Il leur tourna le dos et disparut dans le couloir. La petite fille et le garçon échangèrent un regard vide, et se laissèrent tomber par terre. Les muscles d'Austin le faisaient horriblement souffrir. C'était comme s'il ne pouvait plus bouger d'un pouce. Lou porta un doigt hésitant à son coquard, en silence. Elle l'effleura et frémit, déposant sa tête contre le store. Ses lèvres formèrent une grimace accablante. Elle sentit les larmes lui monter. La vieille dame zieuta Austin pendant quelques secondes. En colère et épuisé, celui-ci ne le supporta pas longtemps.

— Quoi ?

Elle se pencha vers lui et fit signe d'approcher. A l'évidence, elle voulait lui dire quelque chose qui lui paraissait important. Une fois assez proches, elle chuchota :

— Ne faites pas confiance à ce bonhomme.

Il fronça les sourcils :

— ... Qui ça ?

Elle se tut brusquement, suivant du coin de l'œil le policier qui faisait sa ronde devant eux. Austin compris directement qu'elle parlait de lui. Un homme de loi.

— Mais... pourquoi ?

— La semaine dernière, les agents étaient formidables. Il y avait trois hommes et une femme. C'est grâce à eux que j'ai eu cette couverture. Mais, depuis lundi...

Elle marqua une nouvelle pause, luttant contre le tremblement de sa main.

— Ces quatre types sont arrivés. Ils n'ont rien à voir avec les autres.

La gorge d'Austin se noua. La femme lui jeta un regard froid.

— Ils ne sont pas nets.

...

Les heures passaient, dans la tête du garçon. Pourtant, il n'était que vingt-deux heures. Il aurait pu jurer que le jour se lèverait bientôt. Recroquevillée sur elle-même, la petite fille n'avait plus prononcé un mot. Un silence pesant les écrasait, les privant de tout espoir.

Soudain, elle toussa. A plusieurs reprises. Austin posa une main sur son épaule. Elle déglutit et murmura :

— J'ai soif...

Le cœur du garçon se serra. Depuis leur réveil, ils n'avaient rien bu. S'ils avaient su, ils se seraient sûrement mis à danser sous la pluie, dans la noirceur de la forêt. Mais c'était trop tard. Austin ferma les yeux un instant. Il pouvait imaginer ses parents se fâcher à table, tandis que l'eau et la nourriture étaient abondantes, partout dans la maison. Il existait tant de raisons pour être heureux... qu'ils n'arrivaient pourtant pas à voir.

Une larme roula sur la joue d'Austin, qui laissa l'arrière de son crâne effleurer le store sale. Il était convaincu, que c'était le début de la fin. Au bout de quelques secondes, il secoua furieusement la tête. La vie d'une petite de douze ans était sous sa responsabilité. Il se redressa, enfila la corde de la guitare sur son épaule et marmonna :

— Je vais trouver de l'eau.

Il voyait encore flou mais se tenait contre les murs. La gare était déserte, mais d'autres gens, comme eux, dormaient par terre. Certains étaient habitués. D'autres repartiraient le lendemain. N'importe où, mais ailleurs. Il se figea, brusquement envahi par un air musical qui résonnait dans sa tête.

— Un piano... murmura-t-il, surpris. Il y a un piano ?

Il tourna la tête et progressa vers le bruit. A mesure qu'il avançait, il retrouvait la vue. Bientôt, il s'arrêta, contemplant devant lui un homme. Noir, la vingtaine passée, une casquette couvrant son crâne chauve. Ses doigts parcouraient les touches du piano à queue poussiéreux avec une aisance hors du commun. Subjugué par sa mélodie, Austin s'assit quelques secondes, joignant ses mains, et écoutant. Deux autres garçons typés africains le rejoignirent. Le garçon sentit son cœur s'emballer. Et si c'était eux ? Cette fois, ils pourraient le réduire en bouillie sans forcer. Il ne leur faudrait que quelques coups pour l'envoyer dans l'au-delà.

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