A dix-sept heures, ils se tenaient enfin devant les immenses gratte-ciels. Austin s'arrêta un instant, essoufflé et assoiffé, reposant ses mains sur ses hanches. Tout autour d'eux, les voitures fusaient, klaxonnaient. Des marteaux piqueurs creusaient des trous dans un raffut infernal. Derrière lui, la petite fille s'assit en tailleur au milieu du goudron, exténuée. Elle croisa les bras :
— Qu'est-ce que ça pue, ici !
Le garçon se retourna et la tira par la main.
— Lève-toi ! C'est pas propre, par terre.
— Je m'en fiche. J'en peux plus, de marcher.
Il insista :
— La Part-Dieu, on l'atteindra en trente minutes, d'ici. C'est la dernière ligne droite.
— C'est là-bas qu'on va ?
Il hocha la tête avec un sourire, et se pencha à son niveau.
— C'est une gare. Là-bas, il y aura... un distributeur de boisson. Fraiches ou chaudes, sucrées ou non. Il y aura aussi des barres de chocolat... et puis... un train. Direct pour Marseille. Un grand siège moelleux pour faire une bonne sieste avant d'arriver devant la mer. C'est bon ?
Il lui tendit sa main. Elle l'attrapa en soupirant :
— Tu sais être convaincant, en fait.
Cette trentaine de minutes, entourés par une masse de gens et l'odeur du cannabis, semblait plus difficile à surmonter que tout le reste de la traversée, pour Austin et Lou. Maintenant, ils étaient loin des arbres, de l'air frais, du chant des oiseaux et du calme ambiant qui régnait dans la forêt et dans les champs. Devant les yeux de la petite fille, un homme agité força une voiture à s'arrêter devant lui, avant de se jeter sur le pare-brise en hurlant de rire. Instinctivement, elle se rapprocha d'Austin et l'agrippa par la manche.
— On est arrivés.
Il désigna une grande entrée, au-dessus de laquelle se tenait un gigantesque cadran blanc. Devant eux, une poignée de personnes âgées erraient vers des bancs de bétons, le regard fermé, des couvertures sur le dos. Certains tenaient un gobelet de café, de leurs mains tremblantes. La lune apparaissait déjà dans le ciel, répandant une sombre clarté bleutée dans le ciel. Le froid s'installait.
Ils pénétrèrent dans la gare. A l'intérieur, il y avait encore plus de sans-abris, adossés contre les murs séparant les voies. A cette heure-ci, et ce jour-là, rares étaient les personnes encore présentes dans la gare. Austin s'arrêta devant un distributeur et fouilla dans son porte-monnaie. Quelqu'un s'adossa brusquement à la vitre, le faisant sursauter.
Il recula instinctivement, faisant tomber une poignée de pièces de monnaie sur le sol crasseux. Un grand noir baraqué, portant un foulard sur le crâne, le toisa.
— Tu te prends un truc à boire ?
— ... Quoi ? bredouilla-t-il.
— J'en veux bien, moi aussi.
Derrière le jeune homme, plusieurs gars typés africains avancèrent d'un pas menaçant.
— Je ne comprends pas...
Son interlocuteur frappa du poing sur le distributeur :
— Tu ne veux pas m'en donner, petit blanc ?
Austin échangea avec Lou un regard désespéré. La petite fille était tétanisée, assistant impuissante, à la scène qui allait se produire. Le garçon secoua la tête :
— Je ne...
Il reçut une droite en pleine face, lui clouant instantanément le bec. Sa casquette vola pour retomber sur le sol crasseux. Il sentit toute la puissance du bras de son agresseur le propulser à l'arrière. Ses semelles quittèrent le sol, et sa main lâcha son portefeuille. Il s'écrasa sur le sol, sentant sa tête tourner et la caisse de résonance de l'instrument gronder. Il n'y voyait plus rien. Seulement des ombres qui se tenaient au-dessus de lui. Puis, une violente douleur au ventre lui tordit les muscles. Il ne put réprimer un gémissement. On lui donnait des coups de pieds. Certains partaient en plein sur les cordes de la guitare. Coincé entre la douleur et les sons grésillants de l'instrument, il ne pouvait plus bouger.
Pétrifiée, Lou observa la scène en tremblant de tous ses membres. Ses yeux se fermèrent. Le visage diabolique de Mme Guerra surgit dans son esprit. La vieille dame brandissait un poing sec et répugnant devant elle. « Ne bouge pas, jeune fille... Sinon, je serais obligée de punir Alia aussi... ».
Lou ouvrit les yeux et serra les poings, folle de rage. Elle se jeta sur le grand noir au foulard et tenta vainement de le frapper :
— Laissez-le tranquille !
Les larmes lui montèrent aux yeux, tandis que les agresseurs se tordaient de rire.
— Je vais vous...
L'homme lui retira sa casquette avant de décocher un nouveau coup de poing dans la mâchoire. La petite fille sentit tous ses muscles la lâcher avant de tomber raide, les yeux rivés sur le plafond, attristée par son échec. Le jeune au foulard ramassa le portefeuille, en sortit deux pièces et commanda un snickers, sous les yeux jubilatoires de sa bande. Puis, il fit glisser le porte-carte dans sa poche arrière et cracha un molard sur le tee-shirt d'Austin, toujours dans les vapes.
...
Lorsqu' Austin rouvrit les yeux, il aperçut la petite fille assise en tailleur à côté de lui, arborant un air de chien battu. Elle tenait le journal vert dans une main, et un stylo dans l'autre. Il remarqua le coquard formé vers son œil droit. Il murmura d'une voix rauque :
— Tu es blessée ?
Elle secoua la tête sans quitter sa page des yeux :
— Ça va.
— Où est ma casquette ? Et la tienne ?
— Ils les ont prises...
Il l'observa un instant, puis prit le livret et fronça les sourcils.
— Ne fais pas de bêtises... Je veux pouvoir lire les partitions.
Elle haussa les épaules et rangea son stylo en baissant les yeux.
— Je ne fais que lire.
La guitare était déposée à la droite du garçon, contre son bras. La corde de Ré avait sauté. Austin était adossé contre un gigantesque panneau publicitaire pour la boutique Printemps. En déchiffrant l'écriteau soigné au-dessus de lui, il se mit à sourire doucement en secouant la tête. Il y a une semaine, s'il avait eu de bonnes notes, il aurait pu demander de l'argent à son père et passer acheter quelque chose. C'est dans ce magasin que Philippe prenait tous ses costumes. Et il ne prenait pas à moins de sept-cents euros. Et aujourd'hui, son fils faisait la manche devant un de leurs panneaux publicitaires. Quelle ironie du sort. Austin imagina un instant pouvoir dormir dans sa chambre, et ne pas rester dans le froid, sur un sol couvert de saletés. Il balaya la gare du regard. Ils n'étaient pas seuls. Au moins une quinzaine de gens comme eux avaient la « chance » de pouvoir se réfugier dans ce grand couloir. Il baissa les yeux, abattu, songeant qu'il était étrangement plus simple de construire des magasins de luxe plutôt que des abris.
Il repensa aux paroles de Clément. « Personne ne s'arrêtait pour moi ». Cette idée lui glaça le sang. En un clin d'œil, ils se retrouvaient seuls au monde. Sans argent, sans vivres, sans toit.
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Le Journal des Vagabonds
Przygodowe« Je suis allé dans les bois, parce que je voulais vivre délibérément. Ne faire face qu'aux essentiels de la vie, et voir si je ne pouvais pas apprendre ce qu'elle avait à enseigner. Pour ne pas découvrir, quand je viendrais à mourir, que je n'avais...
