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Au bord de la route menant à Clermont-Ferrand, la nuit noire était tombée. Des torrents d'eau attaquaient la carrosserie de la belle voiture rouge à l'arrêt. A l'abri sous un arbre, Austin observait la lune grandir derrière eux, par le rétroviseur extérieur. La guitare en main, et le journal ouvert à la même page, il jouait. Ses doigts glissaient maintenant tout seuls sur le manche. Il ferma les yeux en balançant sa tête de droite à gauche. C'était presque comme faire ses lacets. « Déjà » pensa-t-il.

Il ne voyait pas l'heure passer. Voilà déjà deux heures au moins, qu'ils s'étaient arrêtés sur le bas-côté. L'idée de dormir un nouvelle fois sur son siège l'incommodait. Mais une petite voix le rappela vite à la réalité. C'était probablement le prix à payer, pour ce qu'il entreprenait. Peut-être que tous ceux qui avaient réussi dans ce qu'ils souhaitaient, étaient passés par là.

A l'arrière, la petite fille était frigorifiée, le corps enseveli sous son sac de couchage. Austin cessa de jouer et se retourna. Elle ne disait rien, et se contentait de claquer des dents.

— Attends, j'arrive.

Il rabattit la capuche de son sweat sur sa tête et disparut dans la nuit. Prise par une angoisse soudaine, le pouls de Lou s'emballa, alors que le déluge grandissait, frappant de plus en plus fort au-dessus d'elle. Le coffre s'ouvrit. Le garçon ouvrit son sac de vêtements et attrapa un pull en laine blanche avant de regagner sa place le plus vite possible.

— Tiens, mets ça. Il est très chaud.

Elle s'en empara sans se faire prier, et l'enfila. Il était dix fois trop grand pour son petit corps, mais la chaleur apparut presque directement, comme par magie. Les doigts gelés, Austin reprit l'instrument et se remit à jouer. La petite fille ferma les yeux, se laissant bercer par le son de l'instrument. La musique dura plusieurs minutes, pendant lesquelles elle sentit ses muscles se détendre, sa douleur au cou disparaitre. Et le torrent qui se déversait sur eux n'était plus qu'un faible son apaisant, leur rappelant qu'ils avaient la chance de dormir sous un toit. Au bout d'un moment, le garçon tut les cordes de l'instrument.

— C'est la même que tout à l'heure ? murmura Lou.

— Oui.

— C'est magnifique...

Elle ouvrit les yeux. En à peine deux heures, il pouvait jouer comme ça, un morceau qu'il ne connaissait pas. Il y avait bien des cours de musique, dans son orphelinat. Mais personne n'était capable de faire ça... Pas même les professeurs. Alors ça...

— Il y avait une fille, dans le foyer. Alia. C'était...

Elle marqua une pause. Austin se retourna vers elle, sentant sa voix devenir rocailleuse.

— C'était une déesse du piano. Je te jure.

Le garçon ne put réprimer un sourire. Il laissa l'instrument en équilibre sur le siège passager, et croisa les bras en se reposant sur l'appui-tête. Prise d'une soudaine excitation, Lou bondit hors du sac de couchage, assise en tailleur au milieu de la banquette arrière.

— Une nuit, elle avait réveillé tout le monde en jouant du Beethoven. A trois heures du matin. Lorsque les encadrants étaient venus lui flanquer une correction, elle leur avait simplement répondu qu'elle était somnambule.

La petite fille baissa les yeux et poussa un profond soupir, rabattant ses longs cheveux dorés derrière sa tête.

— Ça ne les avait pas empêchés de la mettre de corvées de toilettes pendant deux jours. Mais elle, elle s'en fichait. Elle souriait tout le temps. Depuis ce jour, j'assistais en cachette à tous ses cours de piano. Je me cachais derrière le mur, juste pour l'entendre jouer.

Captivé par l'histoire de la petite fille, Austin garda les yeux grands ouverts, percevant ses petites joues rougir après avoir prononcé ces mots. Il hocha doucement la tête, et imagina un instant à quoi pouvait bien ressembler la soirée de ses parents. Philippe sirotait probablement un whisky au fond de son fauteuil, noyé sous la somme de son travail immoral, et sous la disparition de son fils unique. Son seul « héritier ». Voilà ce qu'il avait l'impression d'être. Delphine s'était sûrement mise à pleurer en cuisine, et aurait accusé les oignons de son fameux gratin de pâtes à la crème. S'ils décidaient de divorcer dans les prochains jours, cela ne l'aurait même pas étonné. Sa mère, émotive à un stade contraignant, son père, piquant des crises de colère... inutile d'être un expert pour comprendre que l'ensemble ne faisait pas toujours bon ménage.

— Elle te manque ? lâcha-t-il finalement.

Lou croisa son regard, affichant un sourire gêné. Elle éclata d'un rire nerveux, puis hocha finalement la tête.

— Peut-être un peu... Ils me manquent tous.

Le portable d'Austin vibra. Lui qui pensait l'avoir mis en silencieux... Attiré par la lumière dégagée par l'écran, il l'attrapa et plissa les yeux, éblouis par la forte lueur. Encore un message de Pierre-Louis, cette fois-ci plus impatient : Pour la dernière fois, mec... TU VIENS DEMAIN OU PAS ???

Le jeune homme mit de l'espace entre lui et l'appareil, fronçant les sourcils. Un message s'afficha en plein milieu de l'écran : Batterie faible. Il souffla un bon coup, jetant un dernier coup d'œil au torrent qui déferlait sur la route. Il imaginait encore les belles montagnes ensoleillées devant lui, sentant, l'espace d'un instant, que le monde lui appartenait.

Il répondit simplement : Non. Prends soin de toi.

Austin éteignit son téléphone. Il regrettait d'avoir pu si mal juger son ami. De n'avoir vu que le côté « mondain » dont il avait du mal à se détacher.

— Et toi ? Relança la petite fille en se blottissant à nouveau dans son duvet, ils te manquent ?

Le garçon déposa le portable éteint sur le tableau de bord et haussa les épaules.

— J'en sais rien...

Un léger silence régna dans la voiture, tandis que les gouttelettes traçaient leur chemin sur le pare-brise et sur les vitres. D'autres explosaient dans un « ploc » contre la carrosserie. Austin ferma les yeux dans un grognement.

— Allez, on dort.

Pour toute réponse, Lou se retourna, contre les sièges de la banquette.

— Bonne nuit.

Les flots s'écrasant et s'écoulant calmement sur le sol les bercèrent durant tout le chemin menant aux rêves, à l'abri et au chaud dans la belle voiture rouge.

Le Journal des VagabondsDes histoires addictives. Découvrez maintenant