Austin quitta la cabine d'un air sombre, et observa au-dessus du pré, le soleil disparaitre derrière les nuages. Un frisson le parcourut. Sur le siège passager, Lou était gelée. Il replaça en vitesse la capote du véhicule, et s'installa. La petite fille demeura silencieuse. Il souffla, apaisé.
— Je crois qu'on a bien besoin d'un verre.
Comme il l'avait prédit, cela piqua la curiosité de sa passagère. Elle tourna lentement la tête vers lui, hébétée.
— Je sais que j'en ai pas l'air, ironisa-t-elle, mais je ne suis pas majeure. Je pensais que tu l'aurais remarqué...
La belle Jaguar s'engagea dans la circulation. Sans quitter la route déserte des yeux, le garçon afficha un sourire en coin.
— Dis donc, tu reprends vite la forme.
— C'est un de mes nombreux atouts.
Après dix minutes passées à rouler, tandis que la nuit et les étoiles s'installaient peu à peu derrière eux, une forte lumière apparut soudainement dans le rétroviseur arrière. Lou gémit en râlant. Intrigué, Austin jeta un coup d'œil derrière eux et plissa les yeux. Impossible de savoir de quel type de voiture il s'agissait. Qui à part eux pouvaient prendre une route aussi délabrée à la tombée de la nuit ? Le garçon haussa les épaules et poursuivit son chemin, passant avec difficulté les virages tortillant. L'atlas dans les mains, la petite fille lui indiqua la droite. Austin prit à gauche.
— J'avais dit à droite...
— Attends, la coupa-t-il. Je veux vérifier un truc.
Cette route menait au même endroit, mais faisait un détour par un vieux centre équestre. Il avait eu l'occasion d'étudier la grande carte dans le chalet d'Andry.
Arrivés à un stop, il immobilisa la voiture et jeta un coup d'œil dans le rétroviseur. Les phares ne tardèrent pas à les rattraper, l'éblouissant comme jamais. La voiture s'arrêta derrière eux. Austin resta plusieurs secondes immobile, alors que la voie était libre. Mais l'individu ne klaxonna pas. Quelque chose ne tournait pas rond. Soudain, une main sortit de la fenêtre du conducteur, un gros objet luisant dans la main. L'individu posa sa lampe sur le toit. Le gyrophare se mit à beugler.
Austin et Lou échangèrent un regard interdit.
— C'est quoi, ça ?
Le garçon serra les dents. Les flics les avaient retrouvés.
Il alluma la radio, posa une main ferme sur le volant, l'autre sur le levier de vitesse. La chaine passait « Lose Yourself » de Eminem. Il entendit le policier beugler :
— C'est terminé ! Sortez du véhicule !
Un sourire intrépide se dessina sur son visage. Son pouls s'emballa. il enfonça la pédale d'accélérateur. La voiture de sport décolla à toute vitesse, clouant la petite fille dans son siège. Austin passa les vitesses en un éclair, d'un geste mécanique. Il sentit le moteur ronfler, et son angoisse s'emparer de ses membres. Le véhicule monta encore et encore, sans jamais trouver le paroxysme de sa vitesse. Lou s'époumona :
— Tu vas nous tuer ! Arrête-toi !
— Si je m'arrête, ils te ramèneront là-bas !
Ce savon scotcha la petite fille, qui se contenta de serrer les dents à son tour et de fermer les yeux. La lumière du gyrophare l'aveuglait. Il donna un coup sec au rétroviseur et alluma ses feux, jetant un coup d'œil au tableau de bord. 135 kilomètres à l'heure. Sur une route de campagne. Si un virage se présentait à moins de trente mètres, ils étaient fichus. La route se sépara.
— A gauche !
Austin écouta la petite fille, qui tenait déjà la carte en main.
— Qu'est-ce que tu fais ?
— Je cherche un moyen de le semer. A droite !
Il tourna sèchement le volant. Le caoutchouc des pneus grinça sur le sol goudronné, provoquant un millier d'étincelles. Une pente. Austin rétrograda, et poussa la voiture en concentrant toute sa force dans son pied. Elle s'envola dans la côte.
Le policier ne les lâchait pas d'une semelle. Le gyrophare hurlait dans la nuit, éclairant brièvement les sapins silencieux qui les entouraient. Au sommet de la pente, Austin se pencha en avant, les yeux écarquillés. Les phares éclairaient le goudron qui défilait à toute vitesse. Un virage se dessina devant lui. Lou bondit de son siège.
— Mince, à droite !!
Trop tard.
La belle voiture fonça dans le décor, au milieu du champ d'arbres. Austin pressa la pédale de frein par à-coups, alors que le véhicule les secoua de gauche à droite, faisant monter leur tête au plafond. La petite fille jeta un coup d'œil au rétroviseur et sentit sa mâchoire tomber.
— Il nous suit jusqu'ici...
Austin pesta une insulte, et accéléra.
— Mais t'es vraiment malade !
— Ça va le faire...
La voiture chutait presque, redescendant la pente comme sur une piste noire. Il chevaucha le volant d'une main brusque, esquivant les troncs les uns après les autres. Après quelques secondes, la Jaguar s'engagea précipitamment en roue libre. Le garçon se raidit, sentant la sueur couler dans son dos. Son cœur bondit hors de sa poitrine il ferma les yeux.
Ils se redressèrent brusquement, la voiture ralentit. Ils étaient de retour sur la route, sortis du bois. Le garçon ouvrit les yeux, les mains tremblantes et crispées sur le volant. Il était toujours vivant. La petite lui secoua le bras en passant la tête par-dessus son épaule.
— Il faut y aller ! Il arrive !
Austin retrouva sa concentration en un éclair, dérapa pour ne pas sortir de la route, et fonça en ligne droite sur le goudron, les feux de routes toujours allumés. Derrière eux, le policier, pris d'une angoisse incontrôlable, baissa les yeux pour trouver la pédale de frein. Le pare-chocs s'enfonça dans un tronc, propulsant l'homme contre le volant. Avant qu'il ne réalise la situation, l'airbag se déclencha et le repoussa violemment contre l'appui-tête. Le gyrophare sonnait toujours dans le vide. Haletant, le policier passa son bras hors de la fenêtre, l'effleurant du bout du doigt. L'objet dévala le toit, pour plonger au milieu de la mousse et de l'herbe verte. Il frappa sur sa carrosserie, ne supportant plus le son assourdissant qui résonnait dans sa tête.
— Putain d'alarme de merde !
...
Son calme retrouvé, Austin replaça correctement le rétroviseur. Un large sourire se dessina sur ses lèvres.
— On l'a semé.
— T'es sûr ?
Il hocha fièrement la tête, tandis que les notes de piano de la musique résonnaient en lui. Il venait de se faire poursuivre en voiture par un policier, et il l'avait semé. Comment y croire ? Comment imaginer cette scène ailleurs que dans un rêve ? Il venait de vivre une scène de cinéma. Ses poumons se remplirent d'air. Une vague impression le traversa. La gloire était proche, il en était persuadé. Après avoir vécu ça, il était capable de faire n'importe quoi.
VOUS LISEZ
Le Journal des Vagabonds
Aventure« Je suis allé dans les bois, parce que je voulais vivre délibérément. Ne faire face qu'aux essentiels de la vie, et voir si je ne pouvais pas apprendre ce qu'elle avait à enseigner. Pour ne pas découvrir, quand je viendrais à mourir, que je n'avais...
