Sur l'île d'Aea, le silence règne. Dans son palais, la magicienne Circé veille. Ses bêtes sont assoupies, elle est seule avec elle-même.
Depuis le départ d'Ulysse, aucun voyageur n'a rompu le calme de son repaire. Après une éternité de malheurs, el...
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Ce ne sont pas des hurlements de loups, cette fois. Mais bien les voix des nymphes qui retentissent sur l'île entière, malgré la houle, malgré le vent.
De surprise, Ophelia manque d'abandonner son parchemin aux bourrasques d'Eole. Elle le rattrape au dernier moment, puis se lève. Tant pis pour son moment d'écriture.
En suivant le son des voix, elle se rend compte que ses pieds la portent à l'enclos des cochons.
Elle souffle bruyamment. On dirait que tout la ramène à eux. Mais avant qu'elle puisse voir ce qui se passe, Circé se plante devant elle.
- Tu ferais peut-être mieux de rester en arrière, lance la magicienne d'une voix cassante.
Ophelia a l'impression de se faire sermonner. Elle baisse les yeux instinctivement, mais croise alors les mains ensanglantées de Circé.
- Qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce que tu as fait ? murmure-t-elle en sentant ses jambes se dérober.
- Moi ? Rien. Mais quelqu'un s'en est pris aux cochons. Quelqu'un ou... quelquechose.
Le sang d'Ophelia se glace dans ses veines. Elle remarque alors qu'elle n'est pas la seule à paraître effrayée. La magicienne n'a pas des gestes aussi fluides que d'habitude, et son rythme de paroles s'accélère. Ce qui ne change rien à sa voix mélodieuse, constate Ophelia avant de se fustiger mentalement.
Pourquoipense-t-elle à çamaintenant ?
- Qu'est-ce qui leur est arrivé ? demande-t-elle malgré l'avertissement.
- Je n'en sais rien. J'en ai simplement retrouvé un éventré, à moitié dévoré et les entrailles vidées au sol. Les autres n'ont pas bougé depuis que je suis arrivé. Ils sont tous regroupés dans le coin opposé de l'enclos.
Rien qu'à ces mots, Ophelia sent la nausée monter. Circé s'en rend compte, et pose une main réconfortante sur son épaule :
- C'est pour ça que je ne voulais pas que tu ne t'approche de trop près.
- Merci.
- Pas de quoi.
- Tu sais ce qui a pu se passer ?
- Honnêtement, non, et ça m'inquiète. Ma lionne n'a jamais touché le bout de leur queue. Mais avec les dieux... Ce pourrait-être tout et n'importe quoi.
Ophelia fronce les sourcils.
- Les dieux ?
- À ce stade, je ne vois pas d'autre hypothèse. Je pensais avoir enfin le droit d'être tranquille, mais... Peut-être sont-ils à court de distractions.
La magicienne retire sa main et se retourne vers l'enclos. Ophelia reste pensive. Elle ne comprend pas. Pourquoi les dieux s'en seraient-ils pris à un cochon de Circé ? Une punition divine ne s'abat que lorsqu'on l'a mérité, pas vrai ?
Mais en y réfléchissant davantage, elle commence à en douter. Je ne crois pas avoirdéjàoffensélesdieux. Et pourtant, ilsm'onttout de mêmepunie.
Finalement, les dieux sont comme les hommes : impitoyables. Ils ont le pouvoir, alors ils cherchent à l'assouvir. Peu importe les conséquences.
Ophelia reste un long moment debout à distance respectable de l'enclos, pendant que Circé oblige les nymphes à l'aider à débarrasser le cadavre du pauvre pourceau. Il y aura de la viande au repas, ce soir. Et rien que de le savoir, ça retourne l'estomac d'Ophelia.
Finalement la magicienne s'approche à nouveau d'elle. Ses traits se sont radoucis, même si on distingue encore l'inquiétude sur son visage.
- Ça va ? s'enquiert-elle.
- Oh, moi, oui, répond Ophelia. Ce n'est pas moi qui ait été éviscérée.
Un maigre sourire romp la gravité des traits de Circé. Il s'évapore aussitôt, au désespoir d'Ophelia.
- C'est étrange, murmure la magicienne. Je n'arrive pas à comprendre comment je peux ressentir de la peine alors que cette bête a un jour été mon bourreau.
Ophelia la laisse s'exprimer. Elle sent que son hôtesse est en train de lui confier quelque chose d'important. Cette impression se confirme lorsqu'elle ajoute :